Le déterminisme social selon Bourdieu

Le déterminisme social selon Bourdieu

Dans quelles mesures sommes-nous déterminés par notre milieu social ? Peut-on dire que nous sommes parfaitement libres et que notre réussite à l’école ou le métier que nous faisons dépendent de notre seul mérite ? Pierre Bourdieu, sociologue français de la deuxième moitié du XXe siècle, montre ainsi que chaque individu est déterminé. Attention, ici par déterminé il n’est pas question de comprendre que l’individu est décidé ou résolu.

La thèse du déterminisme social

Le déterminisme en philosophie et en sociologie est une doctrine qui défend que les actions des hommes sont, comme les phénomènes de la nature, soumises à des causes extérieures. Cela signifie que nos décisions et nos actions ne sont pas libres au sens où nous aurions décidé tout seul à l’aide de notre seule raison. Pour un partisan du déterminisme, nos décisions et actions ne sont pas causées par notre seule réflexion détachée de toute influence. En d’autres termes, nous ne sommes pas la seule cause de nos décisions, mais il y a autour de nous et en nous une multitude de causes extérieures (génétiques, sociologiques, psychologiques) qui peuvent expliquer nos choix et nos actions. Nous allons ici nous concentrer principalement sur ce que l’on appelle le déterminisme social qui est un des aspects que peut prendre le déterminisme.

Cette thèse du déterminisme s’oppose à l’idée que nous avons un libre arbitre, c’est-à-dire une capacité à faire des choix et à être cause de ces choix. Au contraire, si nous sommes déterminés alors nos choix ne sont pas causés par nous-mêmes, notre volonté et notre raison, mais par des éléments extérieurs qui agissent sur nous et influencent nos décisions.

Selon Bourdieu, nous sommes déterminés par le milieu social auquel nous appartenons car ce milieu social va décider de notre accès à la culture ou à un certain type de culture, il va décider des personnes que nous connaissons, de notre réseau et il va également décider de notre capital économique. Cela signifie qu’un enfant de milieu modeste aura moins de chance de faire de longues études ou d’avoir un métier très bien rémunéré car son milieu ne l’y encourage pas et même il ne lui en donne ni l’idée ni le goût.

Comme exemple de ce déterminisme social, on peut prendre cet extrait de Retour à Reims, du sociologue Didier Eribon : « Les études de mon père n’allèrent donc pas au-delà de l’école primaire. Nul n’y aurait songé, d’ailleurs. Ni ses parents, ni lui-même. Dans son milieu, on allait à l’école  jusqu’à 14 ans, puisque c’était obligatoire, et on quittait l’école à 14 ans, puisque ça ne l’était plus. C’était ainsi. Sortir du système scolaire n’apparaissait pas comme un scandale. Au contraire ! Je me souviens que l’on s’indigna beaucoup dans ma famille quand la scolarité fut rendue obligatoire jusqu’à 16 ans : « A quoi ça sert d’obliger des enfants à continuer l’école si ça ne leur plaît pas, alors qu’ils préféreraient travailler ? » répétait-on, sans jamais s’interroger sur la distribution différentielle de ce « goût » ou de cette « absence de goût » pour les études.»

Comment expliquer que les inégalités persistent ?

Pierre Bourdieu explique notamment le déterminisme social par la théorie des capitaux. Il distingue trois capitaux différents. Par capital, il faut comprendre ce que l’on possède. Il y a, selon lui :

  • le capital économique, c’est-à-dire l’ensemble des biens que possède une personne.
  • le capital culturel, c’est-à-dire les connaissances, l’accès à la culture, le fait d’avoir des parents cultivés, la fréquentation régulière ou non de lieu de culture.
  • le capital social, c’est-à-dire le réseau de relations auquel il peut faire appel en cas de besoin et qui est souvent issu de notre cercle familial.

Selon Bourdieu, selon que nous sommes riches ou non dans ces différents capitaux, nous allons avoir accès plus facilement à un certain niveau social. Il va, par exemple, être plus difficile pour un enfant de milieu défavorisé de prétendre aller faire de longues études à Paris, car il faut déjà qu’il en ait l’idée et l’envie (capital culturel), cela va demander de l’argent (capital économique) et cela sera beaucoup plus facile si sa famille a des relations à Paris ou dans le domaine où il veut entreprendre des études (capital social).

Ce sont ces différents capitaux qui se transmettent par l’intermédiaire de la famille et qui provoquent ce que Bourdieu appelle la « reproduction sociale ». Par reproduction sociale, il entend que les enfants issus d’un certain milieu social ont tendance à rester dans ce même milieu.

Mais n’est-ce pas le rôle de l’école de lutter contre ce déterminisme social ?

Bourdieu, dans son œuvre La Reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, va au contraire montrer que l’école ne résout pas réellement le problème du déterminisme social car elle ne prend pas suffisamment en compte le fait que les élèves vont, par exemple, avoir un appétit pour l’école très différent en fonction de leur milieu social. En d’autres termes, l’école en se prétendant « neutre » et en voulant assurer une égalité des chances, cache le fait que les inégalités qui existent avant l’école subsistent au sein de l’école. Ainsi, en ne mettant pas en place des mesures plus spécifiques pour aider les élèves les plus défavorisés, l’école met les individus les moins aisés en situation d’échec scolaire et perpétue ainsi les inégalités de classe.

Ainsi, aux yeux de Bourdieu, notre liberté est grandement limitée par ce déterminisme social et l’école ne permet pas réellement de le corriger.

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Texte de Didier Eribon :

« A cette époque, mon père était ouvrier- au plus bas de l’échelle ouvrière-depuis longtemps déjà. Il n’avait pas encore 14 ans […] quand il était entré dans ce qui allait constituer le décor de sa vie et le seul horizon qui puisse s’offrir à lui. L’usine l’attendait. Comme elle attendrait ses frères et sœurs, qui l’y suivraient. Comme elle attendait et attend toujours ceux qui naissaient et naissent dans des familles socialement identique à la sienne. Le déterminisme social exerça son emprise sur lui dès sa naissance. […]

Les études de mon père n’allèrent donc pas au-delà de l’école primaire. Nul n’y aurait songé, d’ailleurs. Ni ses parents, ni lui-même. Dans son milieu, on allait à l’école  jusqu’à 14 ans, puisque c’était obligatoire, et on quittait l’école à 14 ans, puisque ça ne l’était plus. C’était ainsi. Sortir du système scolaire n’apparaissait pas comme un scandale. Au contraire ! Je me souviens que l’on s’indigna beaucoup dans ma famille quand la scolarité fut rendue obligatoire jusqu’à 16 ans : « A quoi ça sert d’obliger des enfants à continuer l’école si ça ne leur plaît pas, alors qu’ils préféreraient travailler ? » répétait-on, sans jamais s’interroger sur la distribution différentielle de ce « goût » ou de cette « absence de goût » pour les études. L’élimination scolaire passe souvent par l’autoélimination, et par la revendication de celle-ci comme s’il s’agissait d’un choix : la scolarité longue, c’est pour les autres, ceux « qui ont les moyens » et qui se trouvent être les mêmes que ceux à qui « ça plaît ».

Didier ERIBON, Retour à Reims, 2009

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Peut-on parler d’une égalité homme femme dans la famille ?

Peut-on considérer qu'il y a une égalité homme femme dans la famille ?

Peut-on considérer qu’il y a une égalité homme femme dans la famille ? Selon Pierre Bourdieu dans la Domination masculine, nous vivons dans des sociétés organisées sur le principe de la domination masculine, c’est-à-dire que la société est avant tout organisée par, autour et pour l’homme. Cette domination est dite symbolique dans la mesure où il ne s’agit pas d’un pouvoir qui s’exercerait physiquement sous forme de contrainte ou consciemment en requérant un consentement par exemple, mais inconsciemment à travers ce que Bourdieu nomme « l’incorporation de la domination ».

La domination masculine et le pouvoir au sein de la famille.

Selon Bourdieu, l’égalité homme femme n’est pas acquise. Les femmes sont dominées dans la société parce qu’elles sont éduquées d’une manière qui tend à les diminuer, elles font notamment l’apprentissage des « vertus » négatives d’abnégation, de résignation, de silence et de dispositions dites « féminines ». Elles intériorisent cette perception d’elles-mêmes et cela influence ensuite leurs pensées, leurs actions, leurs manières de se comporter et leurs habitudes. Si bien qu’elles adoptent « d’elles-mêmes » des positions subalternes dans leurs familles comme dans leurs vies professionnelles. Ainsi, une femme pourra avoir le sentiment d’avoir une vocation pour prendre soin des enfants ou pour les métiers ayant trait au soin des autres, alors qu’il ne s’agit pas réellement d’un choix, mais plutôt du résultat de l’intégration de la domination masculine.

Cette domination symbolique va ainsi avoir des effets importants au sein des familles dans la mesure où les épouses vont alors se trouver en situation d’infériorité vis-à-vis de leurs époux. Susan Moller Okin, dans Justice, Genre et Famille, montre notamment que les femmes parce qu’elles ont choisi de s’occuper de leurs familles à temps plein ou ont choisi un métier à faible revenu pour avoir plus de temps, dépendent de leurs conjoints et ne sont donc pas en position de force pour négocier un partage des tâches domestiques plus équitable ou vont hésiter à se séparer d’un conjoint quand bien même serait-il violent, car elles se trouveraient alors sans ressource.

Selon Susan Moller Okin, la famille structurée par le genre, c’est-à-dire composée d’un homme et d’une femme ayant des rôles traditionnellement distincts, est profondément injuste et il est erroné de considérer qu’il n’est pas nécessaire d’y faire régner la justice. L’égalité homme femme est ici inexistante. Cette conception d’une famille idéale cache en réalité, à ses yeux, les rapports de domination qui s’exercent au sein de la famille et empêche une véritable interrogation sur la manière dont on pourrait rendre la famille plus juste.

Moller Okin s’intéresse particulièrement à l’institution du mariage et montre qu’il est à l’origine le plus souvent d’une plus grande vulnérabilité des femmes. En effet, elle montre que les femmes envisagent d’emblée de par leur éducation qu’elles vont être dans le mariage le parent qui s’occupera principalement des enfants, elles font donc moins d’études ou s’orientent vers des métiers spécifiques aux horaires compatibles avec l’éducation d’enfants, ce qui les rend donc par la suite plus dépendantes de leurs conjoints et plus vulnérables car elles n’ont que peu ou pas de revenu. Moller Okin met alors en évidence le cercle vicieux dans lequel sont prises les femmes : au sein de la famille, elles ont le revenu le plus faible, c’est donc tout naturellement qu’elles mettent leur vie professionnelle de côté quand des enfants arrivent, renforçant ainsi le partage traditionnel des tâches qu’elles ne remettent même pas en question puisqu’il semble fait en bonne logique.

Travail rémunéré et travail non rémunéré.

Les injustices dans la famille s’expliquent également par le fait que c’est aux femmes que revient traditionnellement le travail domestique non rémunéré, ce qui nuit à leur indépendance économique et à la reconnaissance de leur rôle social. Or, cette division du travail structurée par le genre dans la famille a des conséquences importantes sur les opportunités de vie des femmes. Selon Christine Delphy, dans L’Ennemi Principal, la famille est un lieu d’oppression pour les femmes dans la mesure où dans nos sociétés patriarcales où l’autorité est détenu par le père, le travail des femmes au sein de la famille est approprié sans contrepartie par les hommes qui en profitent et n’y participent pas. Les femmes sont exploitées, selon elle, car elles effectuent la majorité des tâches domestiques et familiales (ménage, cuisine, soins aux enfants etc) alors que ces tâches ne sont pas considérées comme un réel travail productif et donc pas rémunérées. Au contraire, le travail des femmes au sein de la famille est ignoré et méprisé alors qu’il est absolument essentiel et producteur de richesse.

Dominique Méda, dans Le temps des femmes,montre notamment que si la société a changé dans la mesure où les femmes travaillent beaucoup plus hors de la maison, cela n’a pas eu d’effets sur la division du travail. Une enquête appelée « Emploi du temps » montre ainsi qu’en France au début du XXIe siècle, 80% des tâches domestiques et des soins aux enfants reposent toujours sur les femmes. Ceci car il continue à aller de soi dans la société qu’un certain nombre de tâches incombent aux femmes naturellement, mais également parce que les réformes institutionnelles qui permettraient aux femmes de travailler tout en ayant des enfants n’ont pas été faites. Or, Méda montre que cela a des conséquences importantes sur la vie des femmes. Dans le cas des femmes au foyer, le travail domestique équivaut à un emploi non rémunéré, qui peut les occuper à toute heure, qu’elles ne peuvent pas abandonner, qui n’est absolument pas reconnu socialement et qui les rend dépendantes. Dans le cas des femmes qui travaillent et s’occupent de l’essentiel du travail domestique, cela a nécessairement des conséquences importantes sur leurs carrières professionnelles dans la mesure où elles ont « une double journée ».

Pour davantage de contenus sur la notion de justice, vous pouvez consulter cette page : Cours de philosophie