Le libéralisme politique de Locke

Le libéralisme politique de John Locke

Quand Thomas Jefferson rédige la Déclaration d’indépendance américaine en 1776 et écrit que tous les hommes possèdent des droits inaliénables à « la vie, la liberté et la recherche du bonheur », il ne sort pas cette formule de nulle part. Il la puise directement chez un philosophe anglais mort depuis près d’un siècle : John Locke. Jefferson lui-même reconnaît cette dette intellectuelle et classe Locke parmi les trois plus grands esprits de l’histoire. Mais que disait Locke exactement ? Et pourquoi ses idées ont-elles eu un tel pouvoir de transformation politique ? C’est ce que nous allons voir dans cet article consacré au libéralisme politique de Locke : ses fondements, sa logique interne, son influence concrète sur nos démocraties, et les questions qu’il laisse encore ouvertes.

John Locke naît en 1632 en Angleterre, dans un pays déchiré par les guerres civiles et les conflits entre le roi et le Parlement. Quand il publie ses Deux Traités du gouvernement civil en 1689, c’est dans la foulée de la Glorieuse Révolution, qui vient de renverser le roi Jacques II sans effusion de sang pour instaurer une monarchie parlementaire.

Ce contexte est capital pour comprendre Locke. Il répond à une situation concrète où l’absolutisme vient d’être défait, et où il faut penser un pouvoir légitime. Sa grande question est : à quelles conditions un gouvernement mérite-t-il qu’on lui obéisse ? C’est la question fondatrice du libéralisme politique.

Avant Locke, la réponse dominante était simple : on obéit au roi parce que Dieu l’a voulu ainsi. Locke va dynamiter cette idée. Pour lui, l’autorité politique n’est pas un don divin mais un mandat confié par les citoyens. Et un mandat, par définition, ça se révoque.

L’état de nature : le point de départ de toute la théorie

Pour bâtir sa théorie, Locke nous demande d’imaginer un monde sans gouvernement, sans lois écrites, sans police. C’est ce qu’il appelle l’état de nature. Mais attention : ne confondez pas cet état de nature avec le chaos. Chez Locke, il ne ressemble pas du tout à la guerre de tous contre tous décrite par Hobbes.

Au contraire, l’état de nature lockien est un état de liberté et d’égalité. Les êtres humains y sont naturellement égaux : personne n’a d’autorité naturelle sur autrui. Et surtout, cet état est régi par ce que Locke appelle la loi de nature, une sorte de raison universelle qui prescrit un principe fondamental : il est interdit de porter atteinte à la vie, à la liberté et aux biens d’autrui.

Autrement dit, même sans État, les êtres humains ont des devoirs les uns envers les autres. La morale précède la politique.

Vie, liberté, propriété : la triade des droits naturels

De cette loi de nature, Locke déduit trois droits naturels fondamentaux : le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à la propriété. Ces droits ne sont pas créés par l’État. Ils existent avant lui, indépendamment de lui.

C’est peut-être l’idée la plus révolutionnaire de Locke et la plus actuelle aussi. Elle signifie que l’État ne nous « donne » pas nos droits : il a pour mission de les reconnaître et de les protéger. La différence est immense. Si l’État créait nos droits, il pourrait les retirer à sa guise. Mais s’il ne fait que les protéger, alors tout manquement à cette mission le rend illégitime.

Imaginez un gardien d’immeuble qui, au lieu de surveiller l’entrée, se mettrait à fouiller les appartements. Il n’accomplit plus sa mission, il la trahit. C’est exactement la logique de Locke appliquée au pouvoir politique.

Le contrat social selon Locke : pourquoi accepter un gouvernement ?

Si l’état de nature est un état de liberté, pourquoi en sortir ? Parce que, même avec la loi de nature, des conflits surgissent. Sans juge impartial pour les trancher, chacun risque de se faire justice soi-même, et la situation peut dégénérer. C’est pourquoi les individus décident librement de former une société civile en passant un contrat.

Mais que dit ce contrat ? Les individus acceptent de transférer à la communauté leur pouvoir de trancher les différends, en échange d’une meilleure protection de leurs droits. Le mot-clé ici, c’est consentement. Locke l’affirme avec force : nul ne peut être soumis à un pouvoir politique sans y avoir consenti.

C’est une idée qui nous paraît évidente aujourd’hui, mais au XVIIe siècle, elle est proprement révolutionnaire. Elle signifie qu’aucun roi, aucun gouvernement ne peut prétendre régner « de droit divin » ou par la simple force. Le pouvoir vient du bas, pas du haut. C’est une idée forte du libéralisme politique de Locke

Un gouvernement au service des citoyens, pas l’inverse

Locke utilise une image particulièrement parlante pour décrire la nature du pouvoir : le gouvernement est un mandataire fiduciaire. Autrement dit, il gère un dépôt de confiance. Les citoyens lui confient le pouvoir pour une fin précise : protéger leurs droits et servir le bien public. Si le gouvernement détourne cette mission, il rompt le contrat.

Concrètement, cela signifie que le pouvoir législatif doit agir par des lois générales, pas par des décrets arbitraires. Il ne peut pas confisquer les biens des citoyens sans leur accord. Il est lui-même soumis aux lois qu’il édicte. Nous reconnaissons ici les fondements de ce que nous appelons aujourd’hui l’État de droit.

La propriété privée : le droit le plus controversé

Parmi les droits naturels, la propriété occupe chez Locke une place centrale. Son raisonnement part d’un principe simple : chaque individu possède d’abord sa propre personne. Son corps, son travail, lui appartiennent en propre.

Lorsque quelqu’un prélève une ressource dans la nature commune – des glands, de l’eau, un morceau de terre – et qu’il y mêle son travail, il y ajoute quelque chose qui est déjà à lui. Ce mélange suffit à créer un droit de propriété. Pensez à un potier qui façonne de l’argile : l’argile était commune, mais le vase est le sien parce qu’il y a mis son effort, son savoir-faire, son temps.

Locke ajoute une dimension quasi religieuse : Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils la fassent fructifier. Travailler n’est pas seulement un droit, c’est aussi un devoir. La propriété privée devient alors l’instrument naturel par lequel chacun accomplit sa vocation.

La monnaie et la question des inégalités

Néanmoins, Locke est conscient que l’appropriation sans limite poserait problème. Il introduit donc deux conditions. Premièrement, la limite de non-gaspillage : on ne peut s’approprier que ce qu’on est capable d’utiliser avant que cela ne se gâte. Deuxièmement, il faut laisser « assez et d’aussi bon » pour les autres.

Mais voilà le point décisif : l’invention de la monnaie change tout. Comme la monnaie ne se gâte pas, elle permet d’échanger les surplus périssables contre un bien durable. La limite du non-gaspillage tombe. Et avec elle, la porte s’ouvre à une accumulation potentiellement illimitée.

Locke considère que les hommes, en acceptant l’usage de la monnaie, ont implicitement consenti à l’inégalité de richesse. C’est l’un des points les plus discutés de sa théorie.

Séparation des pouvoirs et droit de résistance

Pour éviter que le pouvoir ne se concentre entre les mêmes mains, Locke propose une division en trois pouvoirs : le pouvoir législatif, qui fait les lois ; le pouvoir exécutif, qui les applique ; et le pouvoir fédératif, chargé des relations extérieures. Le législatif est le pouvoir suprême, mais il reste soumis à la loi de nature et au mandat reçu du peuple.

Et si le pouvoir déraille ? Si le gouvernement adopte des lois arbitraires, confisque les biens sans accord, piétine les libertés ? Locke répond sans ambiguïté : le peuple recouvre alors son droit de résistance, qui peut aller jusqu’à la révolution.

C’est un moment fondamental de la pensée politique. Locke ne dit pas que la révolution est souhaitable, mais qu’elle est légitime quand le pouvoir trahit sa mission. Le peuple n’est jamais définitivement dessaisi de sa souveraineté. On voit bien là la différence avec Hobbes, pour qui le pacte est irrévocable et le souverain au-dessus des lois.

Tolérance religieuse

On réduit souvent le libéralisme de Locke à la question des droits et du pouvoir. Pourtant, sa Lettre sur la tolérance (1689) constitue un pilier tout aussi essentiel de sa pensée.

Locke y défend une idée qui nous semble aujourd’hui naturelle mais qui, à l’époque, est presque scandaleuse : la séparation stricte du pouvoir civil et du pouvoir religieux. La religion, pour Locke, relève de la conviction personnelle et de l’association volontaire. L’État n’a pas à imposer une croyance, ni à punir ceux qui croient différemment.

C’est la liberté de conscience, un principe que nous retrouvons aujourd’hui au cœur de la laïcité à la française. Locke pose ici les bases d’un espace public où coexistent des convictions différentes, sans que l’État ne tranche en faveur de l’une ou de l’autre.

De Locke à Jefferson : une influence mondiale

L’influence du libéralisme politique de Locke dépasse de très loin les frontières de l’Angleterre. Son empreinte est particulièrement visible dans la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, rédigée par Thomas Jefferson.

Jefferson compte Locke parmi les « trois plus grands hommes », aux côtés de Bacon et Newton. Dans la Déclaration, il transpose directement la triade des droits naturels de Locke en affirmant le droit à « life, liberty and the pursuit of happiness », remplaçant « propriété » par « recherche du bonheur » mais conservant la structure et la fonction politique de ces droits.

On retrouve également chez Jefferson la thèse selon laquelle les gouvernements tirent leurs pouvoirs légitimes du consentement des gouvernés, et le droit du peuple de renverser tout pouvoir qui viole systématiquement ces droits. Le motif du « long train of abuses », présent chez Locke comme chez Jefferson, illustre cette filiation directe. Il y a l’idée chez les deux que pour justifier une révolte, il faut néanmoins que les attaques contre nos droits naturels soient répétées.

En France, l’influence est plus diffuse mais bien réelle. Les idées de droits naturels, de souveraineté populaire et de limitation du pouvoir irriguent la pensée des Lumières et se retrouvent dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Erreurs fréquentes sur le libéralisme de Locke

Première erreur : confondre l’état de nature de Locke avec celui de Hobbes. Chez Hobbes, l’état de nature est une guerre permanente. Chez Locke, c’est un état de liberté régi par la raison. La confusion est fréquente, mais elle fausse toute la compréhension du libéralisme lockéen.

Deuxième erreur : croire que Locke défend un capitalisme sans limites. Locke pose des conditions morales à la propriété : ne pas gaspiller, laisser assez pour les autres. Que la monnaie permette de contourner ces limites est un constat, pas nécessairement une approbation sans réserve.

Troisième erreur : penser que le consentement chez Locke est un vote permanent. En réalité, Locke parle souvent d’un consentement tacite, donné principalement au moment fondateur de la société civile. C’est d’ailleurs l’une des limites reconnues de sa théorie : la participation démocratique continue n’est pas au cœur de son dispositif.

Quatrième erreur : oublier la dimension religieuse. La tolérance n’est pas un ajout périphérique : elle fait partie intégrante du système libéral lockéen. Séparer le politique du religieux, c’est protéger la liberté de conscience, un droit naturel au même titre que la vie et la propriété.

Cinquième erreur : réduire Locke à la « droite » politique. Locke fonde un cadre de pensée que libéraux et républicains ont repris, critiqué et transformé. Le ranger dans une case partisane, c’est passer à côté de la richesse et des tensions internes de sa pensée.

Vos questions sur le libéralisme de Locke

Quelle est la différence entre l’état de nature chez Locke et chez Hobbes ?

Chez Hobbes, l’état de nature est une guerre de tous contre tous où règne la peur. Chez Locke, c’est un état de liberté et d’égalité guidé par la raison. Cette différence de point de départ conduit à deux modèles politiques opposés : l’État absolu chez Hobbes, le gouvernement limité chez Locke.

Pourquoi Locke est-il considéré comme le père du libéralisme politique ?

Parce qu’il est le premier à articuler de manière cohérente les principes qui définissent le libéralisme : droits naturels individuels, consentement des gouvernés, gouvernement limité, séparation des pouvoirs et droit de résistance.

Comment Locke justifie-t-il la propriété privée ?

Par le mélange du travail personnel avec les ressources communes. Chaque individu possède sa propre personne et son travail : en appliquant ce travail à une ressource naturelle, il crée un droit de propriété sur le résultat.

Quelles sont les limites du libéralisme de Locke ?

Plusieurs tensions internes sont relevées par les commentateurs : le consentement souvent tacite et non renouvelé, le privilège implicite des propriétaires dans l’exercice du pouvoir, et la possibilité d’inégalités massives à partir d’une base égalitaire, via le mécanisme de la monnaie.

Locke a-t-il influencé la Déclaration d’indépendance américaine ?

Directement. Thomas Jefferson reconnaît Locke comme l’une de ses sources majeures. La triade « life, liberty and the pursuit of happiness » reprend la structure lockéenne, et le droit de révolution invoqué dans la Déclaration transpose la théorie du contrat de Locke.

Que signifie « gouvernement limité » chez Locke ?

Cela signifie que le pouvoir politique n’est pas absolu. Il est encadré par la loi de nature, limité à la protection des droits naturels, soumis à des lois générales et révocable si le mandat est trahi.

Quel rapport entre Locke et la laïcité ?

La Lettre sur la tolérance de Locke pose les fondements de la séparation entre pouvoir civil et pouvoir religieux. La religion y est une affaire de conviction personnelle, et l’État ne doit ni imposer ni interdire une croyance. C’est un ancrage philosophique majeur de la laïcité.

Le libéralisme de Locke est-il de droite ou de gauche ?

Ni l’un ni l’autre au sens contemporain. Locke fonde un cadre – droits individuels, limitation du pouvoir, consentement – que les traditions libérales, républicaines et même certaines traditions socialistes ont repris et transformé dans des directions très différentes.

Conclusion

Le libéralisme politique de Locke tient en une idée-force : le pouvoir politique n’est légitime que s’il protège les droits naturels des individus, avec leur consentement, et sous leur contrôle. De cette idée découlent la triade des droits naturels : vie-liberté-propriété, le contrat social fondé sur le consentement, le gouvernement limité, la séparation des pouvoirs, le droit de résistance et la tolérance religieuse.

Trois siècles plus tard, ces principes continuent de structurer nos débats : jusqu’où l’État peut-il aller ? Comment concilier liberté et égalité ? Qu’est-ce qu’un pouvoir légitime ? Lire Locke, c’est se donner les outils pour penser ces questions.

Si cet article sur le libéralisme politique de Locke vous a plu, je vous invite à en découvrir d’autres : L’État est-il un mal nécessaire ? Ce qu’en dit Hobbes , Comprendre l’Anarchisme : Origines, Figures, Évolutions. Chacun éclaire, à sa manière, un aspect de la grande question : comment vivre ensemble ?

Retrouvez également les grandes questions du bac de philo sur l’État dans cette vidéo.

À bientôt, Caroline

La notion de conscience en philosophie

La notion de conscience en philosophie

Bienvenue dans cet article, dans lequel je vais vous présenter la notion de conscience, qui est une des dix-sept notions du programme de philosophie en terminale. Je vais d’abord faire un point sur les définitions possibles du terme conscience. Puis, je vais passer en revue quelques grands problèmes possibles concernant la notion de conscience.

D’abord, nous allons partir de l’étymologie : la conscience vient du latin « cum scientia » qui signifie « avec savoir » ou « avec science ». Faire quelque chose consciemment, par exemple, c’est donc agir en sachant qu’on agit. C’est important car il y a beaucoup de choses que nous faisons sans en avoir conscience.

À partir de là, on peut distinguer trois types de conscience :

Il y a d’abord la conscience perceptive qui consiste à être en état d’éveil, réceptif aux informations concernant notre corps et le monde qui nous entoure. Exemple : j’ai conscience que le chat est entré dans la pièce.

Ensuite, il y a la conscience réflexive, c’est la connaissance que nous avons de nous-mêmes quand nous nous prenons comme objet de perception. Elle repose sur la capacité à réfléchir sur nous-mêmes, sur notre vie intérieure, à s’analyser soi-même, à se poser des questions (ex : Je sais que je suis en train de faire quelque chose. Je sais que je crois en quelque chose…). Plus communément, on l’appelle également conscience de soi.

Enfin, la notion de conscience morale désigne la connaissance que nous avons du bien et du mal, et notre capacité à juger une action selon des critères moraux.

Voilà pour les définitions, j’en profite pour vous rappeler que si vous voulez apprendre à faire une dissertation ou une explication de texte, vous pouvez télécharger tous mes conseils de méthode via le lien juste en dessous de cette vidéo. Vous pourrez également y télécharger 17 fiches de révisions sur le programme de philosophie en terminale.

Bien, à présent, quels sont les grands problèmes philosophiques qui peuvent être posés sur la question de la conscience ? Je vais vous en donner quelques-uns parmi les plus importants avec quelques réponses classiques.

Premier sujet : La conscience de soi est-elle une connaissance de soi ?

Ce sujet me donne l’occasion de mentionner un point important : dans un certain nombre de sujets où la notion de conscience apparaît, il sera nécessaire de mobiliser une autre notion qui lui est liée : celle d’inconscient. C’est le cas ici. Et vous allez voir pourquoi.

Sur ce sujet, on peut d’abord penser à l’histoire de Descartes, qui raconte au début du « Discours de la méthode » comment il a décidé de remettre en question tout ce qu’il pensait être vrai jusque-là. Après avoir constaté qu’il lui arrivait de croire être dans le vrai alors même qu’il se trompait, il décide de douter méthodiquement d’absolument tout afin de repartir sur le chemin de la connaissance avec des bases saines. En d’autres termes, il se force à douter de tout. Il doute alors du monde extérieur, il doute de l’existence de son corps, il doute même des mathématiques. Finalement, la seule chose qui résiste à ce doute méthodique, c’est que même s’il se trompe, cette erreur est encore une pensée et cela il ne peut pas en douter. Le fait qu’il pense est donc une certitude indubitable. Il peut donc affirmer avec certitude qu’il est une chose qui pense et que s’il pense alors il existe. Ce qui donne la fameuse formule du « Discours de la méthode » : « Je pense donc je suis ». Quel rapport avec la conscience me direz-vous ? Eh bien, pour Descartes, c’est la conscience réflexive que nous avons de nous-mêmes, c’est notre capacité à nous prendre nous-mêmes comme objet d’observation et à étudier aussi bien notre corps que nos pensées qui nous permet de nous connaître et d’avoir nos premières certitudes sur ce que nous sommes réellement. On pourrait alors dire que la conscience de soi permet une connaissance de soi.

Pour autant, peut-on parler d’une connaissance effective et complète de soi ? Il faudrait pour cela que nous soyons parfaitement transparents à nous-mêmes, c’est-à-dire que notre conscience de nous-mêmes n’ait aucune limite. Mais, est-ce le cas ?

Freud, médecin autrichien, fondateur de la psychanalyse, fait ainsi l’hypothèse qu’une partie de l’esprit humain reste inconsciente et que tout être humain, qu’il soit sain ou malade, a des désirs, pensées, chocs qui sont refoulés dans l’inconscient si ceux-ci sont en contradiction avec la morale ou émotionnellement intolérables. Il s’agirait donc d’une partie de l’esprit humain qui resterait secrète pour le Sujet lui-même. Cette hypothèse de Freud fait scandale et provoque le rejet d’une grande partie des médecins de son époque car elle remet en question l’idée que les êtres humains sont capables de maîtriser leurs pensées. Avec l’hypothèse de l’inconscient, il faut admettre que nous ne sommes pas totalement maîtres de notre esprit, une partie nous échappe et nous ne sommes pas conscients de tout. Il est donc difficile d’avoir une connaissance complète de soi. Vous voyez qu’il est important de lier la notion de conscience avec la notion d’inconscient.

Deuxième sujet sur la notion de conscience : Suis-je ce que j’ai conscience d’être ?

Ce sujet pose la question de notre identité et de son rapport avec la conscience. Puis-je réellement dire que je suis ce dont j’ai conscience d’être ? Ai-je une conscience claire de mon identité ? Ou bien, au contraire, existe-t-il des aspects de mon être qui m’échappent à moi-même ou à ma conscience ?

Sur cette question, Locke défend que ce qui fait notre identité, ce qui nous permet de savoir qui nous sommes, c’est notre conscience et notre mémoire. En effet, si je sais qui je suis, c’est parce qu’à chaque instant de ma vie, il y a cette conscience, ce « Je » qui accompagne toutes mes expériences et leur donne une unité. C’est à moi (au « Je ») qu’il arrive ceci ou cela au cours de ma vie. Et si je peux dire que c’est la même personne (moi) qui a vécu ceci ou cela, c’est parce que ce « Je » n’a pas changé. Mon « Je », c’est-à-dire ma conscience, est toujours là.

Néanmoins, pour Locke, la seule conscience n’est pas suffisante pour que j’ai une identité ; il faut également que je me souvienne des différentes choses que j’ai vécues consciemment. ((C’est le problème que rencontre le héros du film « Memento » de Christopher Nolan. Comment savoir qui l’on est si l’on oublie tout ? Léonard, le héros du film, qui cherche l’assassin de sa femme, souffre d’amnésie. Il écrit tout sur des papiers et se fait tatouer les choses les plus importantes sur le corps pour s’en souvenir.))

En ce sens, on pourrait dire que pour Locke, je suis bien ce dont j’ai conscience d’être, car précisément, c’est parce que nous sommes conscients de nous-mêmes, de ce que nous faisons et que nous nous en souvenons, que nous avons une identité. Néanmoins, dire que nous sommes ce dont nous avons conscience d’être n’est-ce pas oublier un peu vite que notre conscience est très limitée et que, finalement, beaucoup de choses qui ont lieu en nous sont avant tout inconscientes ?

Sur cette question, le philosophe français Bergson montre qu’en réalité, beaucoup de nos pensées et actions échappent à notre conscience. Il défend ainsi dans « L’Énergie spirituelle » que les moments où nous sommes pleinement conscients de nos pensées et de nos actions sont finalement peu nombreux. Il s’agit, par exemple, des moments où nous avons un choix important à faire et où notre conscience est pleinement focalisée sur les conséquences et les enjeux de ce choix. Il s’agit également, selon lui, des moments où nous devons apprendre quelque chose de nouveau. En effet, comme c’est nouveau, nous devons faire attention et nous concentrer. Nous sommes alors pleinement conscients. On peut prendre comme exemple de cela l’apprentissage de la conduite. Apprendre à conduire une voiture est en général une expérience très fatigante car nous devons justement faire attention à tout, rien n’est encore automatique, rien ne se fait tout seul et coordonner les mouvements des pieds et des bras tout en faisant attention à ce qui se passe autour n’est pas une chose facile au début.

Mais justement, dit Bergson, assez rapidement, quand nos actions et pensées deviennent habituelles, c’est notre inconscient qui prend le relais et cela devient automatique. Nous faisons les choses sans presque y penser, c’est-à-dire sans solliciter notre conscience. On comprend alors que pour Bergson, une grande partie de ce que nous faisons et pensons dans notre vie se fait inconsciemment. Peut-on alors encore dire que nous avons pleinement conscience de ce que nous sommes ?

Troisième sujet : La conscience de ce que nous sommes est-elle un obstacle au bonheur ?

En effet, si être conscient c’est avoir connaissance de ce que nous sommes et notamment de nos caractéristiques d’être humain, limité et mortel, n’est-ce pas plutôt un obstacle au bonheur ? Pascal écrit ainsi dans les « Pensées » : « Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une, bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de plus près. »

En ce sens, pour Pascal, la conscience que nous avons de nous-mêmes est plutôt propre à nous rendre malheureux, car notre mort inéluctable est difficile à accepter.

Et pourtant, nous pourrions au contraire défendre qu’avoir conscience de ce que nous sommes, c’est aussi potentiellement savoir comment nous fonctionnons, quels sont nos penchants, nos tendances, et ainsi pouvoir réfléchir à un moyen de nous rendre plus libres et heureux. On pourrait alors dire avec Épictète qu’avoir conscience de ce que nous sommes, et donc par exemple de ce qui dépend de nous ou non, serait une condition du bonheur.

En effet, selon Épictète, pour être heureux et libre, il faut être conscient de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas. Car si nous pensons avoir le contrôle sur ce qui, en réalité, ne dépend pas de nous, alors nous allons nécessairement échouer et donc nous sentir impuissants et malheureux. Par exemple, celui qui veut absolument que l’on dise du bien de lui sera malheureux car ce que les autres disent ou pensent ne dépend pas de lui. De même, celui qui souhaiterait ne pas vieillir échouera nécessairement, car ici encore cela ne dépend pas de lui. Pour Épictète, il faut donc focaliser nos actions sur ce qui dépend de nous. Alors seulement, nos actions pourront avoir des résultats positifs et nous pourrons être satisfaits de ce que nous avons accompli. Parmi ces choses qui dépendent de nous, il y a évidemment nos pensées et nos représentations. C’est en maîtrisant nos pensées que nous pouvons rester impassibles et donc, selon lui, rester libres et heureux. Encore faut-il le savoir.

Voilà pour cet article, j’espère qu’il vous permettra de mieux cerner les grandes questions que vous allez rencontrer sur la notion de conscience. Pour davantage de cours de philosophie, rendez-vous sur cette page ici.

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Très bonne journée à vous !

L’État en philosophie

La notion d’État – programme de philosophie

Bienvenue dans cet article, dans lequel nous allons parler de la notion d’État en philosophie.

Je vais d’abord faire un point sur la définition que l’on peut donner de l’État. Puis, je reviendrai sur les grands problèmes classiques qui se posent sur la notion d’État en mentionnant quelques auteurs intéressants à connaître sur cette notion.

Aujourd’hui on peut définir l’État comme l’ensemble des institutions politiques, juridiques, militaires, administratives et économiques qui organisent une société sur un territoire donné.

C’est une autorité souveraine qui s’exerce sur un peuple particulier. Cette autorité est dite souveraine car l’État exerce un pouvoir sur le peuple et n’est lui-même soumis à aucune autorité supérieure. Il n’y a rien au dessus de l’État. Même quand un État rejoint l’Union européenne par exemple, il peut décider ensuite de ne pas appliquer ces décisions ou même de quitter cette union. C’est ce qu’a choisi de faire l’État anglais avec le Brexit.

Enfin, l’État est un pouvoir dit institutionnalisé, cela signifie que le pouvoir de l’État est détaché de ceux qui exercent concrètement le pouvoir. L’État existe et existera même si le roi ou le Président change.

C’est donc un pouvoir permanent. c’est cette permanence du pouvoir de l’État qu’exprime la formule « le roi est mort, vive le roi ! »

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A présent voici quelques grandes questions philosophiques sur la notion d’État :

– Premier sujet : L’État restreint-il la liberté individuelle ?

L’État en tant qu’il exerce une autorité sur le peuple par l’intermédiaire de lois est-il une limite à la liberté individuelle ? Ou au contraire, est-il une condition de cette liberté individuelle ?

En d’autres termes, serions-nous davantage libres s’il n’y avait pas de loi ? A cette question, le philosophe libéral Locke, répond sans ambiguité :

 » Il est certain que la fin d’une loi n’est pas d’abolir ou de restreindre la liberté mais de la préserver et de l’augmenter. (…) Car la liberté consiste à n’être pas exposé à la contrainte et à la violence des autres ; ce qui ne peut se trouver là ou il n’y a pas de loi.

En effet, pour Locke, l’Etat est crée pour faire en sorte que la vie, la liberté et la propriété de chaque individu soit protégée. En l’absence d’Etat et de lois, chaque individu risquerait d’être soumis par un autre dès lors qu’il est plus fort que lui. Ce serait le règne de la loi du plus fort et dans cette condition s’il nous arrive d’être libre nous ne le restons pas longtemps.

Mais, si l’Etat apparait comme une condition de la liberté individuelle, ne peut-il pas aussi être un danger pour cette liberté ? Que dire d’un Etat qui aurait à sa tête un despote  gouvernant seul et exerçant un pouvoir absolu ?

Ne représenterait-il pas alors plutôt un danger pour la liberté individuelle ?

Sur cette question,  vous pouvez vous intéresser notamment à Montesquieu, qui est un philosophe français du 18e siècle. Il est notamment connu pour avoir écrit De l’esprit des lois, œuvre dans laquelle il réfléchit notamment aux raisons qui expliquent la corruption des régimes politiques c’est-à-dire par exemple comment une démocratie peut dégénérer en despotisme.

Pour Montesquieu, il n’est pas réaliste d’attendre que le souverain quel qu’il soit, soit toujours moral et toujours honnête. Les êtres humains sont ainsi fait que lorsqu’ils ont le pouvoir, il leur est difficile de rester intègre. Montesquieu développe ainsi cette idée, aujourd’hui bien connue, selon laquelle le pouvoir corrompt.

Il dit ainsi : « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »

Alors, pour s’assurer que le souverain ne soit pas tenté d’abuser de son pouvoir, il faut mettre en place des règles qui vont limiter son pouvoir. C’est ce que Montesquieu appelle la séparation des pouvoirs. Principe qui est devenu un fondement de nos démocraties contemporaines. Selon ce principe, il est nécessaire afin que le régime ne dégénère pas en despotisme que les pouvoirs (exécutifs, législatifs et judiciaires) restent séparés, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas être aux mains des mêmes personnes.

– Deuxième sujet : Peut-il y avoir une société sans État ?

Ou en d’autres termes, les êtres humains peuvent-ils vivre ensemble pacifiquement sans qu’un État exerce sur eux une autorité ?

Sur cette question Hobbes, philosophe anglais du 17e siècle répondra catégoriquement non. A ses yeux, en l’absence d’État, il n’y a pas de vie en société possible, mais seulement une « guerre de chacun contre chacun ».

Dans l’hypothétique état de nature, même si la majorité des hommes sont rationnels, il y a une minorité irrationnelle qui attaque les autres et va ce faisant conduire chaque individu à craindre pour sa vie et à attaquer les autres. La constitution d’un État qui assure la sécurité apparaît alors comme absolument nécessaire pour que les hommes puissent vivre ensemble et ce, même si une fois édifié, cet État peut représenter un danger pour l’individu s’il abuse de son pouvoir.

Mais cette idée que l’État serait finalement un mal nécessaire n’est-elle pas une idée défendue par la classe dominante afin de garder le contrôle sur le reste de la société ? L’anarchiste russe du 19e siècle Bakounine défend ainsi que l’État est toujours contrôlé par la classe dominante de la société qui s’en sert pour servir ses intérêts et exploiter les classes inférieures. A ses yeux, tant que l’État subsiste, ceux qui sont à sa tête abuseront du pouvoir.

Or, pour lui, l’idée qu’il doit toujours y avoir un État n’est pas vraie. Il doit y avoir un ordre et une organisation, à n’en pas douter, et c’est en ce sens que l’anarchie contrairement à ce que l’on pense souvent n’est pas le chaos. Mais, pour Bakounine, cet ordre doit être assuré à une échelle plus petite que l’État. Il propose ainsi d’organiser la société en fédération. Pour lui, chaque individu doit appartenir à une commune ou à une association et ces groupes doivent interagir entre eux et s’organiser au maximum de manière horizontal.

Troisième sujet : L’obéissance à l’État est-elle toujours une obligation ?

Ou en d’autres termes, faut-il toujours obéir à l’État et aux lois si celui ci édicte des lois injustes par exemple ? Ne peut-on pas et même ne doit on pas désobéir si la loi nous apparaît contraire au bien ?

A cela Spinoza répond qu’il faut toujours obéir à l’État car même si parfois certaines lois sont injustes, cela fait courir beaucoup trop de risques à la société et donc aux individus si chacun commence à juger du juste et de l’injuste par lui-même.

Pour justifier cette thèse Spinoza avance entre autres deux arguments :

– D’abord, l’État garantit la paix et la sécurité aux individus, ils doivent donc éviter de remettre en question les lois de l’État car c’est parce que les lois sont respectées par la majorité qu’ils sont en sécurité. Ils risquent de perdre cette sécurité en fragilisant l’État.

– Deuxième argument :  Pour Spinoza, les hommes doivent admettre qu’ils sont aussi des êtres de sentiment et qu’il y a donc très souvent des décisions qu’ils prennent poussés par des sentiments plutôt que par leur raison. Ils doivent donc s’abstenir de décider tout seul.

Spinoza dit ainsi :

« On ne saurait concevoir que chaque citoyen soit autorisé à interpréter les décisions ou lois nationales. Sinon, chacun s’érigerait ainsi en arbitre de sa propre conduite. » Spinoza, Traité politique

A cette thèse de Spinoza, on peut opposer celle de Thoreau, philosophe américain du 19e siècle qui dans « De la désobéissance civile » écrit :

« La seule obligation que j’ai le droit d’adopter c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste » Thoreau, La désobéissance civile

Selon lui, il est légitime de commettre des actions illégales non violentes afin de protester contre une loi injuste. Il affirme la primauté de la conscience morale sur la loi de l’État c’est-à-dire que si la loi est injuste et si le citoyen juge en conscience qu’elle l’est alors il a le devoir d’y désobéir. Il est l’inventeur du concept de « désobéissance civile »: la désobéissance devient, selon lui, un devoir moral lorsque la loi est injuste ou immorale, car obéir serait une manière de cautionner cette loi. C’est ce qu’il fait notamment avec l’esclavage. Il accueille des esclaves en fuite chez lui et en aide quelques-uns alors que les autorités de son pays pourchassent les esclaves en fuite et demandent aux citoyens de les dénoncer.

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Locke se demande notamment ce qui fait l'identité personnelle d'un individu. Est-ce son corps ? Aujourd'hui, peut-on considérer que ce qui fait l'identité d'un être humain c'est sa carte d'identité ou ses données biométriques ?

Locke : Qu’est-ce qui fait mon identité ?

Locke se demande notamment ce qui fait l’identité personnelle d’un individu. Est-ce son corps ? Aujourd’hui, peut-on considérer que ce qui fait l’identité d’un être humain c’est sa carte d’identité ou ses données biométriques ? Suis-je encore la même personne si je n’ai plus aucun souvenir ?

Pour Locke, il faut distinguer l' »homme » et la « personne », par l’homme, il entend dans le texte ci-dessous, le tout organisé, le corps. Même si un individu perd la mémoire, il reste le même homme c’est-à-dire le même ensemble de parties organisées. Mais est-il encore la même personne ? Aux yeux de Locke, ce qui fait l’identité d’une personne n’est pas de l’ordre du physique. Pour qu’une personne ait une identité et dise « Je », il faut qu’elle ait d’abord conscience d’elle-même et conscience d’être la même personne qui a vécu ces diverses expériences dans le passé. La conscience qui étymologiquement vient du latin « cum scientia » signifiant avec savoir, est pour Locke ce qui rend possible l’identité car sans cela nous ne saurions même pas qu’il existe un « Je » qui vit une succession d’expériences.

La première condition pour que l’on puisse parler de l’identité d’une personne est donc la conscience. La deuxième condition est la mémoire, car si nous ne nous souvenions pas du passé alors nous ne serions qu’une pure conscience qui fait des expériences et porte son attention sur telle ou telle chose, sans qu’aucune de ces expériences ne laissent une trace sur nous. Ainsi, pour Locke, ce qui fait notre identité c’est nos souvenirs, ce sont les souvenirs que nous avons de nos expériences. Alors, on peut considérer que quelqu’un qui perd la mémoire perd du même coup son identité. Locke envisage même que si nos esprits pouvaient changer de corps alors nous serions la même personne dans un corps différent.

Les conséquences de cette thèse peuvent être importantes car cela signifie que quelqu’un qui devient fou et ne se souvient pas de ce qu’il a fait, ne peut être tenu pour responsable de ses actes car en un sens, ça n’est pas lui qui les a commis. Il n’était pas clairement conscient à ce moment là et il n’en a aucun souvenir. Cette thèse de Locke peut notamment être intéressante pour traiter du sujet « Peut-on ne pas être soi-même ? »

Texte de Locke :

Supposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie, sans qu’il soit possible de le rappeler, de sorte que je n’en aurai peut-être jamais aucune connaissance ; ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions, qui a eu ces pensées, desquelles j’ai eu une fois en moi-même le sentiment positif, quoique je les aie oubliées présentement ? Je réponds à cela que nous devons prendre garde à quoi ce mot « je » est appliqué dans cette occasion. Il est visible que dans ce cas, il ne désigne pas autre choses que l’homme. Et comme on présume que le même homme est la même personne, on suppose aisément qu’ici le mot « je » signifie aussi la même personne. Mais s’il est possible à un même homme d’avoir en différents temps une conscience distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps, et il paraît par des déclarations solennelles que c’est là le sentiment du genre humain. Car les lois humaines ne punissent pas l’homme fou pour les actions que fait l’homme de sens rassis [l’homme calme], ni l’homme de sens rassis pour ce qu’a fait l’homme fou, par où elles en font deux personnes. Ce qu’on peut expliquer en quelque sorte par une façon de parler dont on se sert communément en français, quand on dit, un tel n’est plus le même [one is not himself], ou il est hors de lui-même [beside himself]. Expressions qui donnent à entendre en quelque manière que ceux qui s’en servent présentement, ou du moins qui s’en sont servis au commencement, ont cru que le soi était changé, que ce soi, dis-je, qui constitue la même personne, n’était plus dans le même homme.

  John LOCKE, Essai sur l’entendement humain, Livre 2, ch. 27, § 20. (1690)