Thomas Kuhn : Y a-t-il des révolutions scientifiques ?

Thomas Kuhn, dans son œuvre Structure des révolutions scientifiques publiée en 1962, considère que l’idée de révolution scientifique est une idée qui permet de mieux comprendre comment le savoir scientifique est produit. Selon lui, la science est essentiellement une activité de résolution d’énigmes qui se développe en suivant un schéma en quatre étapes : science normale, crise, science extra-ordinaire, révolution scientifique et finalement retour à la science normale.

Il distingue ainsi les périodes de science normale et les périodes de science extraordinaire qui sont les périodes où ont lieu les révolutions scientifiques. Pour comprendre ce qui se joue dans ces différentes périodes il faut d’abord comprendre ce que Kuhn entend par paradigme dans les sciences. En effet, pour lui, on peut légitimement parler de révolution scientifique quand a lieu dans la science concernée un changement de paradigme.

Que faut-il entendre par paradigme pour Thomas Kuhn ?

Pour Kuhn, il ne s’agit pas simplement d’un exemple ou d’un cas qui peut servir de modèle, mais plus précisément les paradigmes sont, selon lui, des « découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions ». (Structure des révolutions scientifique, p.11). En d’autres termes, il s’agit donc d’un ensemble de principes théoriques et méthodologiques qui ne sont pas forcément très précis mais qui font consensus dans la communauté scientifique du moment parce qu’ils permettent de résoudre des problèmes que le paradigme précédent ne permettait pas de résoudre. En effet, à l’origine du changement de paradigme il y a ce que Kuhn appelle des anomalies. Ce sont des faits qui ne vérifient pas la théorie. Quand des anomalies se multiplient, cela ne signifie pas que le paradigme va être abandonné tout de suite.

« Décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément décider d’en accepter un autre, et le jugement qui aboutit à cette décision implique une comparaison des deux paradigmes par rapport à la nature et aussi de l’un par rapport à l’autre »(Structure des révolutions scientifiques, p.115).

Exemples de révolutions scientifiques

Les scientifiques ne vont en effet abandonner un paradigme que s’ils en ont un autre qui leur paraît plus efficace pour expliquer le réel. Néanmoins s’ils ne disposent pas encore d’un autre paradigme suffisamment convaincant, ils peuvent décider de garder le paradigme actuel encore très longtemps en tolérant les anomalies. Ainsi le passage du paradigme géocentrique au paradigme héliocentrique peut s’expliquer par le fait que les scientifiques relevaient de nombreuses anomalies et notamment observés des irrégularités inexplicables dans la trajectoire des planètes. Avec le changement de paradigme, ce qui était inexplicable devient explicable et c’est parce que le nouveau paradigme permet cela qu’il va finalement être adopté.

En biologie, on peut prendre l’exemple du passage du transformisme de Lamarck à la théorie de l’évolution de Darwin comme exemple d’un changement de paradigme. Au 18e siècle, Lamarck défend en effet le transformisme, théorie selon laquelle les différentes espèces s’expliquent par l’adaptation des animaux à leur milieu. Les milieux étant parfois différents, les animaux auraient tendance à évoluer différemment. Cette théorie est profondément remise en question par Darwin dans son œuvre L’origine des espèces par la sélection naturelle. Selon lui, les différentes espèces s’expliquent plutôt par un double processus : d’abord toutes les espèces vivantes ont un ancêtre commun mais elles se distinguent peu à peu du fait de mutations génétiques aléatoires. Ensuite, certaines mutations sont mieux adaptées à l’environnement et donc les individus mutés survivent davantage et transmettent donc leurs gènes.

Les révolutions prennent du temps

Il y a donc bien, aux yeux de Thomas Kuhn, des révolutions scientifiques car on observe des changements de paradigmes à l’occasion desquels certaines théories et principes fondamentaux sont abandonnés pour être remplacés par d’autres. Il accepte néanmoins que ces révolutions ne sont pas des événements uniques mais qu’elles prennent parfois du temps et ne font pas table rase de tout ce qui les précède. On peut par exemple observer que lors du passage à l’héliocentrisme par une majorité de la communauté scientifique, certains comme Tycho Brahe sont néanmoins restés attachés à l’astronomie géocentrique de Ptolémée. Les révolutions prennent donc du temps et ne sont pas aussi brutales que l’on peut parfois l’imaginer.

Un point important de la théorie des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn tient au fait qu’elle rend compte de deux moments différents dans les sciences, l’un où il n’y a pas de révolution et l’autre où une révolution scientifique devient possible. C’est ce qu’il appelle science normale et science extraordinaire. Selon lui, les périodes de science normale sont les périodes où une science dispose d’un paradigme stable qui n’est pas ou peu contesté (peu d’anomalies). Les scientifiques font alors les expériences et produisent les résultats qui sont en quelque sorte attendue par le cadre théorique et les méthodes prescrites par le paradigme. Ils ne font par exemple que valider la théorie de l’évolution de Darwin par des expériences diverses sans remettre en question l’idée fondamentale de Darwin, ni les méthodes qui ont alors cours en biologie. On peut alors dire que les scientifiques accumulent des connaissances et progressent dans le déploiement du paradigme sans rencontrer de réels problèmes ou incompatibilités entre les résultats de leurs expériences et la théorie de départ.

Mais survient, selon Thomas Kuhn, un moment où les anomalies par rapport au paradigme se multiplient, il parle alors d’une période de science extraordinaire. C’est alors que si un autre paradigme plus efficace est défendue par d’autres scientifiques et si une majorité de la communauté scientifique décident d’adopter le nouveau paradigme alors a lieu une révolution scientifique c’est-à-dire un changement de paradigme. A ces conditions, on peut ajouter, selon lui, que souvent des facteurs sociaux et culturels influent sur le changement de paradigme ou sa conservation. On peut penser par exemple au fait que la révolution copernicienne a été d’autant plus difficilement adoptée qu’elle remettait en question des croyances religieuses.

Révolution et progrès selon Thomas Kuhn

Selon Thomas Kuhn, les paradigmes sont incommensurables au sens où ils n’ont pas de communes mesures car les règles, les critères d’évaluation, les méthodes, les croyances les questions que l’on va se poser changent profondément d’un paradigme à l’autre. Il est alors tentant de tomber dans le relativisme car comment dire qu’un paradigme est meilleur qu’un autre si on ne dispose plus de règles communes pour juger les différents paradigmes ? Or, si on ne peut plus dire que le paradigme qui a pris la place de l’autre lui est supérieur alors il semble difficile d’affirmer le progrès scientifique et on semble condamné au relativisme, la valeur d’un paradigme dépendant des règles variables de ce même paradigme. Il semblerait alors que l’idée de révolution scientifique soit plutôt un obstacle à l’idée d’un progrès dans les sciences.

Néanmoins Kuhn refuse totalement l’idée d’un relativisme des paradigmes et insiste sur le fait que l’incommensurabilité des paradigmes ne signifie pas qu’on ne peut pas comparer la valeur des théories concurrentes.

« les théories scientifiques de date récente sont meilleures que celles qui les ont précédées, sous l’aspect de la résolution des énigmes (…). Ce n’est pas là une position de relativiste, et elle précise en quel sens je crois fermement au progrès scientifique ». (Structure des révolutions scientifiques, p. 279)

Ainsi, selon Kuhn, lors des périodes de « science normale », on peut tout à fait parler de progrès dans les sciences puisque les scientifiques sont dans une phase de confirmation du paradigme et d’accumulation des connaissances. Comme il y a croissance des connaissances, on peut donc y voir un progrès.

Mais il est, selon Thomas Kuhn, également possible de parler de progrès scientifique dans les périodes de « science extraordinaire » où ont lieu les révolutions scientifiques car le consensus qui finit par s’établir pour un paradigme l’est selon ses mots pour «  de bonnes raisons ». En d’autres termes, si un paradigme l’emporte sur un autre et convainc la majorité de la communauté scientifique c’est parce que le paradigme victorieux est effectivement plus performant dans la résolution d’énigmes et de problèmes. Kuhn admet donc finalement pour éviter le relativisme que c’est la compétence des scientifiques qui est garante du progrès des sciences de révolution en révolution.

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A quoi sert l’art ? La peur dans l’art

A quoi sert l'art ? A quoi bon dépenser tant d'énergie et de moyen pour des choses qui semblent si futiles ? Ou même qui font peur ? Pourquoi donner une telle place à la peur dans l'art ?
Saturne dévorant un de ses fils

A quoi sert l’art ? A quoi bon dépenser tant d’énergie et de moyen pour se faire peur ? Pourquoi donner une telle place à la peur dans l’art ? Et si l’art a une utilité quelle est-elle ? Aristote dans sa Poétique, défend que la première fonction de la tragédie est de faire naître des émotions de peur et de pitié et ce, dans le but de soumettre ces émotions à la purgation.

La peur dans l’art : se faire peur pour exorciser la peur

« Donc la tragédie est l’imitation d’une action de caractère élevée et complète, (…) imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen d’un récit, et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation propre à pareilles émotions ». Aristote parle, en effet, de catharsis en Grec qui peut signifier purification ou purgation. Les interprétations sur le sens de ce terme de catharsis sont nombreuses, néanmoins l’une des hypothèses les plus solides considère qu’Aristote, fils de médecin, voit dans l’art et notamment dans la tragédie le moyen de susciter la peur et la pitié chez le spectateur dans le but de les aider à contrôler leurs émotions. Aristote insiste, par ailleurs, dans l’Ethique à Nicomaque sur l’importance pour les citoyens d’avoir de justes émotions c’est-à-dire des émotions qui s’expriment pour les bonnes raisons, au bon moment et avec l’intensité qui convient. Or, quel meilleur moyen que l’art pour s’exercer à avoir ces émotions dans les bonnes conditions ? Ainsi, pour Aristote, susciter la peur chez le spectateur est un bon moyen d’éduquer cette émotion et de l’apaiser si elle est excessive. Il y voit également un moyen de purger l’individu, « d’éliminer la substance pathogène ». On voit ici que se faire peur grâce à l’art serait donc une forme de médecine visant à libérer l’individu d’un excès de cette émotion. Cette façon d’envisager l’art et son rôle thérapeutique est également présente des siècles plus tard dans la psychanalyse. 

Avoir peur pour se libérer d’un traumatisme

Les représentants de la psychanalyse, et notamment Freud, voient également une forme de catharsis dans l’art. Mais il faut préciser ce qu’ils entendent par là. Pour eux, la cure psychanalytique a pour objectif d’opérer une catharsis au sens où il s’agit en faisant parler le patient de l’amener à se souvenir d’événements ou de désirs traumatiques refoulés dans l’inconscient. Pour la psychanalyse c’est au moment où le patient se souvient et revit cet événement traumatique qu’il peut en être libéré s’il devient capable d’en parler avec son thérapeute. Un des enjeux de ce processus est donc que le patient puisse verbaliser ce qui s’est passé et ce qu’il a ressenti. Peut-on voir dans l’art un processus similaire ? L’art parce qu’il peut être l’occasion de faire revivre des émotions est-il également un moyen pour les spectateurs de se libérer de traumatismes ? Pour le psychiatre Serge Tisseron, il est effectivement possible de faire ce travail également par le biais des arts que cela soit au théâtre, au cinéma ou devant une oeuvre picturale même s’il y a des différences.

Les représentants de la psychanalyse, et notamment Freud, voient également une forme de catharsis dans l’art. Mais il faut préciser ce qu’ils entendent par là. Pour eux, la cure psychanalytique a pour objectif d’opérer une catharsis au sens où il s’agit en faisant parler le patient de l’amener à se souvenir d’événements ou de désirs traumatiques refoulés dans l’inconscient. Pour la psychanalyse c’est au moment où le patient se souvient et revit cet événement traumatique qu’il peut en être libéré s’il devient capable d’en parler avec son thérapeute. Un des enjeux de ce processus est donc que le patient puisse verbaliser ce qui s’est passé et ce qu’il a ressenti. Peut-on voir dans l’art un processus similaire ? L’art parce qu’il peut être l’occasion de faire revivre des émotions est-il également un moyen pour les spectateurs de se libérer de traumatismes ? Pour le psychiatre Serge Tisseron, il est effectivement possible de faire ce travail également par le biais des arts que cela soit au théâtre, au cinéma ou devant une oeuvre picturale même s’il y a des différences.

De même, si l’art peut être un moyen de revivre des événements traumatiques particuliers, il est intéressant de remarquer que la représentation de certaines grandes peurs revient de manière très récurrente dans l’art à toutes les époques. C’est le cas, par exemple, de la peur d’être mangé.

Une peur ancestrale : le cannibalisme

La peur d’être mangé par l’autre hante l’humanité depuis la nuit des temps. Les ogres et autres créatures anthropophages peuplent les mythologies, les contes, les récits des premiers voyageurs et les oeuvres d’art. Certains artistes aiment représenter des ogres ou des êtres humains dévorants ou s’apprêtant à dévorer leur enfant. On peut penser ici au tableau de Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses fils, ou encore à la sculpture Ugolin et ses fils de Jean-Baptiste Carpeaux qui représente Ugolin enfermé dans une tour avec ses fils, condamné à y mourir de faim et qui commence à se manger les doigts. La légende dit qu’Ugolin serait mort en dernier après avoir mangé les corps de ses enfants morts. Nul doute que de tels récits ou représentations sont propres à susciter chez le spectateur un certain effroi. Mais pourquoi le cannibalisme produit-il chez l’homme à la fois répulsion et curiosité ? Comment expliquer le succès d’exposition comme « Tous cannibales » à Paris en 2011 ? 

Selon le sociologue Mondher Kilani, auteur de « Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale », cela tient sans doute au fait que le cannibalisme est vu comme un stade primitif de l’humanité. Le cannibale c’est le sauvage, le non civilisé, l’étranger ou l’autre dont on soupçonne qu’il est un primitif. Le sociologue raconte un fait amusant à cet égard, certains autochtones qu’il a rencontrés en Afrique le considéraient lui-même comme un anthropophage, preuve que cette peur d’être mangé par l’autre est très largement partagée. Dans notre imaginaire d’Européen, le cannibalisme est une pratique qui apparaît comme bestiale et inhumaine. Alors pourquoi représenter des actes de cannibalisme ? Pourquoi aller voir des oeuvres qui montrent des actes de cannibalisme ? Du point de vue l’artiste, on peut faire l’hypothèse qu’ainsi il exorcise une peur en l’exprimant et en la partageant avec le spectateur. Le spectateur, quant à lui, pourrait également apaiser cette peur inconsciente en la ressentant et en mettant des mots dessus. L’art, ici, pourrait donc bien être envisagé comme une forme de thérapie.

En effet, le spectateur qui regarde un film ou une pièce de théâtre, s’identifie au personnage et, ce faisant, il ressent également de la peur si le personnage a peur. Il est alors possible que le spectacle provoque le retour à la conscience d’émotions, de pensées ou d’images qui étaient inconscientes. En ce sens, l’art peut avoir le même rôle cathartique d’une thérapie, à ceci près, que le spectacle n’est pas toujours suivi d’un moment où l’on parle de ce que l’on a ressenti. C’est pourquoi, pour le psychiatre, le fait de revivre une peur par le biais d’une oeuvre d’art ne peut être véritablement libérateur que si cela est suivi d’un moment d’échange avec des amis ou un groupe de proches. A cet égard, on pourrait interpréter le film Utoya d’Erik Poppe comme s’inscrivant dans cette démarche. Par la forme très réaliste qu’il prend, le film ne cherche pas à idéaliser des personnages ou à réfléchir sur les raisons de l’acte Anders Behring Breivik. Il s’agit plutôt de conduire le spectateur a faire l’expérience pour ainsi dire brute de cette peur au plus près. On a reproché au réalisateur de livrer le spectateur sans recul à la peur et à la violence. Mais, si l’art a notamment pour fonction de faire naître des émotions, et notamment de faire ressentir la peur, on peut considérer que voir ce film et en parler ensuite est une manière pour les Norvégiens de dépasser le traumatisme collectif que ce massacre a entrainé. Alors nous pouvons envisager ici que se faire peur et parler de cette peur participe d’une thérapie collective.

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Sigmund Freud : L’hypothèse de l’inconscient

Sigmund Freud, neurologue autrichien fondateur de la psychanalyse, fait l’hypothèse de l’Inconscient à la fin du XIXe siècle.

Sigmund Freud, neurologue autrichien fondateur de la psychanalyse, fait l’hypothèse de l’Inconscient à la fin du XIXe siècle. Il fait ainsi l’hypothèse qu’une partie de l’esprit humaine reste inconsciente et que tout être humain, qu’il soit sain ou malade, a des désirs et pensées qui sont refoulées dans l’Inconscient si ceux-ci sont en contradiction avec la morale ou émotionnellement choquants.

Il s’agirait donc d’une partie de l’esprit humain qui resterait secrète pour le l’individu lui-même.

Freud en vient à faire cette hypothèse en essayant de soigner des patients atteints d’hystérie. En effet, ces patients souffrent de troubles physiques tels que cécité, tremblement des membres, paralysie des membres, insensibilité sans que l’on puisse trouver une cause physique à leurs troubles. C’est pourquoi à l’époque où Freud commence ses recherches les personnes atteintes d’hystérie (hommes ou femmes) sont généralement considérées comme des simulatrices. Freud fait alors l’hypothèse que les troubles physiques de ces patients sont bien réels mais qu’ils ont des causes psychologiques et non physiques. C’est ce qu’il appelle des névroses c’est-à-dire que le patient souffre de troubles physiques qui ont une cause psychologique. En l’occurrence, il explique les troubles physiques par l’existence d’un conflit psychique important chez le patient. Il s’agit, selon lui, d’un conflit inconscient entre des désirs ou chocs refoulés qui veulent se manifester à la conscience et le Surmoi c’est-à-dire le censeur moral du Sujet, qui repousse ces désirs dans l’inconscient. On peut donc considérer que ces pensées et désirs sont des secrets que le patient cache aux autres voire dont il n’a lui même pas conscience.

En effet, au début de ses travaux, Freud pense que les troubles du patient sont causés par des secrets que le patient cache intentionnellement.

« (…) il s’agit surtout pour moi de deviner le secret du patient et de le lui lancer au visage. Il est généralement obligé de renoncer à le nier ». (S. Freud (1895), Psychothérapie de l’hystérie, in Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981)

Sigmund Freud et la psychanalyse :

La démarche du médecin consiste alors à faire parler le patient afin qu’il trahisse en partie  son secret. Le médecin peut alors deviner le secret et obliger le patient à l’admettre ce qui, selon Sigmund Freud,  guérirait les troubles car en faisant revenir à la conscience puis revivre au patient ce qu’il a refoulé, il sera alors capable de l’accepter. Freud conçoit donc dans un premier temps le travail du médecin comme une lutte pour faire dire au patient le secret qu’il cache.

« Dès le début, je soupçonnais que Fräulen Elisabeth devait connaître les motifs de sa maladie, donc qu’elle renfermait dans son conscient non point un corps étranger, mais seulement un secret » (Freud S et Breuer J., 1895, Etudes sur l’hystérie, Paris, P.U.F., 2000). Il admettra s’être trompé ensuite sur ce point.

Freud admettra ensuite s’être trompé sur ce point et fera au contraire l’hypothèse que certains secrets sont inconscients pour le patient lui-même. Or, ce serait précisément ces secrets inconscients qui en cherchant à revenir à la conscience seraient, selon lui, cause des troubles physiques du patient. En effet, le secret n’arrivant pas à se manifester et étant à nouveau refoulé dans l’inconscient par le Surmoi, réussirait néanmoins à se manifester mais de manière physique en occasionnant les troubles que Freud dépeint dans ses études sur l’hystérie. Freud en vient donc à distinguer deux types de secrets, d’une part les secrets interpersonnels c’est-à-dire les secrets que le sujet connaît mais qu’il ne partage pas avec autrui et, d’autre part, les secrets intrapsychiques ou inconscient que le Sujet ignore lui-même. 

« Chez un névropathe, il y a un secret pour sa propre conscience ; chez le criminel, il n’y a de secret que pour vous ; chez le premier existe une ignorance réelle (…) ; chez le dernier il n’y a qu’une simulation de l’ignorance ». (Freud S., 1906, « La Psychanalyse et l’établissement des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique », in Essais de Psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1976)

Freud distingue, par ailleurs, le cas des patients malades qui ont des troubles physiques importants et le cas des individus sains qui ont eux aussi des manifestations inconscientes qui prennent la forme d’actes manqués, de lapsus ou qui se manifestent dans les rêves. Il se donne alors pour objectif lors de la cure psychanalytique de lire « le sens secret » de ces manifestations de l’inconscient qui sont un révélateur de « la pensée secrète » de celui qui les effectue. La cure psychanalytique consiste alors à faire beaucoup parler le patient afin qu’il finisse par laisser son inconscient s’exprimer dans ses paroles. Le rôle du psychanalyste consiste alors à relever les paroles particulièrement significatives du patient et à lui poser des questions sur ce qui lui semble être une manifestation de l’inconscient. Le patient peut alors être conduit par le psychanalyste à reprendre conscience des événements, désirs ou pensées qu’il a refoulé et se trouvera ainsi libéré du conflit psychique, ce qui fera cesser les troubles physiques.

Par la suite, Freud insistera sur l’idée que la levée des secrets ne doit pas nécessairement passer par la parole car l’inconscient se manifeste aussi très largement par le corps.

« Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre constate que les mortels ne peuvent cacher aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le bout des doigts ; il se trahit par tous les pores. C’est pourquoi la tâche de rendre conscientes les parties les plus dissimulées de l’âme est parfaitement réalisable ». (Freud S., 1905, « Fragments d’une analyse d’hystérie : Dora », in Cinq psychanalyses, P.U.F., 1999)

En définitive, Freud a montré que les secrets contenus dans l’Inconscient du Sujet pouvaient causer des troubles et pathologies importantes. Il participe ainsi à l’idée que garder certains secrets peut être nocif pour l’individu et qu’il est préférable de se libérer de ces secrets afin d’être en meilleur santé. Dans le cas présent, pour se libérer d’un trauma ou d’un désir refoulé, l’individu doit suivre une psychanalyse afin de reprendre conscience de ce qu’il a inconsciemment refoulé.

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Texte de Sigmund Freud :

On nous conteste de tous côtés le droit d’admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l’existence de l’inconscient. Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez l’homme sain que chez le malade, et il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d’autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l’homme sain, et tout ce qu’on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d’idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l’origine, et de résultats de pensée dont l’élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu’il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d’actes psychiques ; mais ils s’ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d’aller au-delà de l’expérience immédiate. Et s’il s’avère de plus que nous pouvons fonder sur l’hypothèse de l’inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours de processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestablement de l’existence de ce dont nous avons fait l’hypothèse. L’on doit donc se ranger à l’avis que ce n’est qu’au prix d’une prétention intenable que l’on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu de la conscience.

Sigmund Freud, Métapsychologie, §1.

Citation de Bergson sur l’art

Bergson défend une thèse qui peut paraître surprenante sur l'art. Selon lui, l’art vise à nous faire prendre conscience de choses auxquelles nous n’avions pas prêté attention jusque là.

Bergson défend une thèse qui peut paraître surprenante sur l’art. Selon lui, l’art vise à nous faire prendre conscience de choses auxquelles nous n’avions pas prêté attention jusque là. Ces choses sont en nous et hors de nous. Il veut dire ainsi que nous allons prendre conscience ou faire l’expérience, par exemple, d’une émotion que nous n’avions encore jamais ressenti. Par exemple, grâce à la littérature, je pourrais faire l’expérience de ce que cela peut susciter comme émotion de se sentir marginal et méprisé.

L’art nous fait également percevoir des choses hors de nous : nous allons prendre conscience d’une certaine harmonie de couleurs et de formes. Nous allons prêter attention à une certaine qualité ou intensité de la lumière dans le tableau et cela peut transformer notre façon de voir la lumière au quotidien.

Pour Bergson, on peut dire que l’art rend visible et non crée de toute pièce des états d’âmes parce que s’il s’agissait une pure invention de l’artiste, nous ne serions pas touchés par l’art. Or, quand l’artiste nous le montre cela nous apparaît finalement comme une évidence et nous le comprenons.

Bergson défend donc l’idée que l’art nous rend plus sensibles et nous permet de vivre plus intensément car nous percevons notre monde, notre vie et nos émotions de manière infiniment plus riche et variée.

Texte de Bergson sur l’art :

« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur […]. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. »

Henri BERGSON, La pensée et le mouvant.

Réussir son accroche

Réussir l’accroche de votre dissertation de philosophie

L’objectif de l’accroche en philosophie est d’introduire non seulement le sujet, mais surtout le problème que pose le sujet. Une mauvaise façon de commencer une introduction est sans doute de commencer par une liste de définitions des termes du sujet.

Commencer à définir les termes du sujet est évidemment nécessaire dans l’introduction. Néanmoins il est beaucoup plus habile et intéressant d’utiliser ces définitions pour justifier des réponses possibles au sujet. Je vous renvoie sur cette question à la vidéo où j’ai expliqué comment analyser le sujet et formuler la problématique dans l’introduction de votre dissertation. Le lien apparaît en haut à droite. Par ailleurs si vous voulez une méthode complète pour réussir votre dissertation, vous pouvez réclamer ma méthode en suivant le lien ci-dessous dans la description.

Ceci étant dit : Une autre erreur courante consiste à faire une accroche qui introduit la notion générale du sujet mais pas ce sujet en particulier. Par exemple, si vous avez un sujet tel que « Le bonheur dépend-il de nous ? », si vous faites une accroche qui parle simplement du bonheur ou qui définit le bonheur sans répondre au sujet précisément alors vous n’introduisez pas vraiment ce sujet mais la notion de bonheur en général.

Pour que votre accroche introduise vraiment le sujet qui vous est donné, il faut qu’elle permette d’entrevoir une première réponse au sujet. Si on prend le sujet « le bonheur dépend il de nous ? »,  votre accroche peut consister en un exemple qui vous permet de faire une première hypothèse. Par exemple que le bonheur dépend de nous.

C’est encore mieux si après cette première réponse rapide vous pouvez commencer à montrer le problème et en émettant un doute sur cette première réponse. Par exemple en posant une question qui suggère que la thèse adverse pourrait également être défendue.

Deux manières différentes de faire une bonne accroche pour votre introduction de philosophie.

Une 1er façon : consiste à Utiliser une citation : Il est déconseillé d’utiliser des auteurs dans l’introduction car l’introduction est plutôt le moment où vous devez définir les termes et montrer le problème du sujet de manière générale. Néanmoins, il y a une exception à cette règle, vous pouvez utiliser un auteur en accroche en le citant puis en expliquant la citation afin de montrer comment elle pourrait répondre au sujet.

Cette façon de faire est la plus difficile car il est assez rare surtout quand le programme est très varié d’avoir exactement la citation qui va coller au sujet. Cela implique d’avoir appris des citations par coeur et le risque va être de vouloir absolument utiliser une des citations connues même si elle ne correspond pas exactement au sujet. Il est donc préférable de vraiment s’assurer que votre citation peut être une réponse au sujet et si tel n’est pas le cas, envisagez plutôt d’utiliser un exemple. Commencer son devoir par une citation hors sujet est plutôt contreproductif.

Pour que cela soit bien clair, je vais vous donner un exemple d’accroche avec une citation sur le sujet « Le bonheur dépend-il de nous ? » :

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses ». Epictète,stoïcien né en 50 après J-C, défend ici que ce qui affecte les hommes et peut les rendre malheureux, ce ne sont finalement pas les événements eux-mêmes, mais la manière dont ils jugent ces événements. Ce faisant, il semble défendre que le bonheur est bien quelque chose qui dépend de nous, puisqu’il dépend de nos jugements. Mais peut-on réellement défendre que notre bonheur dépend seulement de nos jugements sur les événements et sur notre vie ?

L’accroche permet ici de donner une première réponse au sujet et elle introduit le problème en esquissant une objection dans un deuxième temps. A la suite de cela, vous pouvez rappeler le sujet et formuler la problématique puis énoncer votre plan.

– La 2e façon de faire une accroche consiste à Utiliser un exemple et à montrer en quoi il permet de donner une première réponse au sujet. Cet exemple peut être un exemple de la vie quotidienne mais évidement des exemples plus recherchés seront valorisés. Vous pouvez par exemple prendre des exemples littéraires si le sujet porte sur la liberté, la morale, le bonheur… ou des exemples plus politiques sur les sujets portant sur l’Etat ou la justice et le droit. Des exemples plus scientifiques seront valorisés si le sujet porte sur la Vérité ou sur les sciences.

Si on compare l’accroche citation et l’accroche exemple, l’accroche exemple est sans doute une manière plus simple de procéder, car si vous n’avez pas d’exemple il est toujours possible d’en inventer un. L’essentiel est de prendre un exemple qui vous permet de donner une première réponse au sujet puis d’envisager une objection afin de montrer que le sujet va faire débat. En d’autres termes qu’il pose un problème qu’il vous faudra discuter pendant tout votre devoir.

Pour finir je vais vous donner un Exemple d’accroche utilisant un exemple avec le sujet « La recherche du bonheur peut-elle être un devoir ? » :

Dans la tragédie Le Cid de Corneille, le personnage principal Don Rodrigue est face à un dilemme : choisir entre son devoir de sauvegarder l’honneur de sa famille et le fait de poursuivre son bonheur. Il choisit finalement de faire son devoir en tuant le père de Chimène mais renonce alors à son bonheur. Nous pouvons remarquer que dans Cette histoire, rechercher le bonheur n’est pas un devoir et même qu’au contraire faire son devoir va être plutôt un obstacle à la recherche du bonheur. Pourtant, faut-il toujours opposer la recherche du bonheur et le devoir ?

Voilà pour cette vidéo sur l’accroche j’espère qu’elle vous aidera à bien commencer votre dissertation. Pour davantage de conseils sur la méthode de la dissertation, vous pouvez en trouver sur la page Méthode de ce blog, ou en demandant mon ebook ci-dessous.

introduction dissertation de philosophie

Réussir l’introduction de sa dissertation de philosophie

Bonjour, bienvenue dans cette nouvelle vidéo où nous allons voir comment réussir l’introduction de votre dissertation de philosophie. Pour cela je vais vous donner 4 étapes à suivre.

4 étapes pour réussir son introduction de dissertation de philosophie

Il s’agit des différentes étapes à suivre au brouillon pour réaliser votre introduction de dissertation de philosophie et votre plan.   Tout d’abord première étape, il faut analyser le sujet et définir les termes.  Analyser un sujet c’est le découper en partie. Par exemple, si vous avez le sujet : « un homme libre est-il nécessairement heureux ? »

Il va falloir définir les termes qui renvoient aux grandes notions du programme, ici libre et donc liberté, mais également « heureux » qui renvoie à la notion de bonheur.  Pour chacune de ces notions vous avez normalement plusieurs définitions dans votre cours. La liberté peut par exemple être prise au sens de libre arbitre c’est alors la capacité de choisir entre une chose ou une autre.

Mais vous pouvez également penser à la liberté d’action ou encore à l’autonomie qui est la capacité de se donner ses propres règles. De même, pour le bonheur vous pouvez avoir plusieurs définitions. La plus générale peut être la suivante : le bonheur est un état de satisfaction durable et global qui provient d’un jugement sur notre existence en générale.

Mais vous pourriez également envisager la définition d’Epicure qui définit le bonheur comme une absence de douleurs et de troubles dans l’âme. Avoir ces définitions est important car elles vont vous permettre de justifier vos thèses et d’argumenter comme nous allons le voir ensuite.

Par ailleurs, il va être important de distinguer ces notions d’autres notions qui leur sont proches mais ne sont pas exactement semblables. Par exemple, il faudra au cours de votre devoir faire la différence entre le bonheur et la joie ou encore le bonheur et le plaisir. Dans une dissertation de philosophie, vous devez garder à l’esprit que le but est de préciser clairement de quoi vous parlez et donc de préciser les définitions.

Cette étape est très importante car souvent bien définir les termes et envisager les différents sens possibles de ces termes va vous permettre déjà d’envisager les différentes réponses possibles au sujet.

Vous allez avoir plusieurs définitions possibles qui parfois s’opposent complètement ou sont très différentes. C’est ce travail d’analyse qui va vous permettre de formuler la problématique et ensuite de construire un plan pour l’introduction de votre dissertation de philosophie.

Une fois que vous avez analysé le sujet et défini les termes, il vous faut formuler la problématique.

Comment faire ?

Et Comment formuler une problématique sans simplement répéter le sujet ? car il ne vous aura pas échappé que le sujet de philosophie est déjà une question. Il ne s’agit donc pas comme en lettres ou en histoire géo de transformer une phrase en question, là vous avez déjà une question. Alors comment faire ?

 La solution envisagée parfois consiste à reformuler le sujet, mais c’est une solution dangereuse car le risque est alors de mal reformuler le sujet et ainsi de le réduire ou pire de le changer complètement. Vous courrez alors le risque de faire un hors sujet.

La deuxième solution que je recommande consiste à formuler la problématique sous la forme d’une alternative thèse/antithèse argumentée. En effet, l’objectif est de montrer qu’il y a un problème c’est-à-dire des thèses ou réponses argumentées s’opposent. Il faut montrer que la réponse au sujet n’est pas évidente et qu’elle va faire débat. On peut donc par exemple formuler la problématique ainsi :

« A première vue, il semble bien qu’un homme libre est nécessairement heureux (c’est la 1er thèse) car si être libre c’est avoir la possibilité de faire tout ce que l’on souhaite alors on peut penser que la liberté nous permettra d’agir de manière à atteindre le bonheur c’est-à-dire un état de satisfaction global et durable . Mais, (2e thèse) ne pourrait-on dire au contraire qu’un homme libre n’atteint pas toujours le bonheur car nous pouvons très bien être libre de faire des choix et pourtant faire de mauvais choix qui vont nous conduire au malheur. »

Vous l’aurez compris, la problématique doit donc prendre la forme d’un paragraphe dans lequel vous envisagez une première réponse possible (thèse 1) et un argument, puis une deuxième réponse (thèse 2) et son argument. Ce faisant, vous montrez bien que la réponse au sujet n’est pas évidente et que ce sujet pose un véritable problème dont il va falloir débattre dans la suite de votre devoir.

Je reviens à présent sur Deux points importants pour faire une bonne problématique Il faut, d’une part, que chacune de vos thèses dans la problématique soit justifiée par un argument. Vous remarquerez que dans mon exemple chaque thèse est suivie par un « car ». Il n’est pas suffisant d’affirmer une thèse il faut justifier cette thèse.

D’autre part, il est adroit de justifier vos thèses en utilisant certaines des définitions que vous avez trouvé dans l’étape 1, au moment de l’analyse du sujet. On peut appeler cela des arguments définition. Il s’agit de donner un argument en faveur de votre réponse en montrant qu’elle est justifiée par une définition possible de bonheur ou de liberté.

Prenons le début de la problématique ci-dessous :

« A première vue, (thèse 1) il semble bien qu’un homme libre est nécessairement heureux car si être libre c’est avoir la possibilité de faire ce que l’on souhaite (1er définition plutôt naïve de la liberté comme liberté d’action) alors on peut penser que la liberté nous permettra d’agir de manière à atteindre le bonheur c’est-à-dire un état de satisfaction global et durable (je définis le bonheur pour finir ce premier moment de la problématique).

La première réponse au sujet est donc justifiée par une définition possible de la liberté comme liberté d’action. Cette façon de faire permet de formuler une problématique solide tout en évitant de simplement plaquer les définitions des termes du sujet au début de votre introduction comme s’il s’agissait de décorations. Ici, vous les intégrez en partie dans la problématique, elles sont donc immédiatement utiles.

Il vous faudra ensuite construire un plan et formuler une accroche pour votre introduction. Il s’agit des étapes 3 et 4 que nous verrons dans une prochaine vidéo.

Voilà pour cette vidéo j’espère qu’elle vous aidera à bien commencer votre dissertation de philosophie. Si vous souhaitez également en apprendre davantage sur la méthode de l’explication de texte, je vous conseille de consulter l’onglé vidéo de ce blog.

Episode 7 : Comment bien argumenter dans sa dissertation de philosophie

Episode 7 : Comment bien argumenter dans sa dissertation de philosophie

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Bonjour, bienvenue dans ce nouveau podcast d’Apprendre la philosophie, je suis Caroline et dans cet épisode nous allons voir comment bien argumenter dans sa dissertation de philosophie. En effet, Une dissertation de philosophie est d’abord une argumentation. Il va donc être essentiel de savoir bien argumenter pour la réussir. Or, c’est aussi ce qui pose souvent problème aux élèves.  Vous pouvez avoir tendance à confondre argument et exemple ou encore à énoncer des idées sans réellement les justifier c’est-à-dire donner des arguments pour les soutenir.

Alors comment bien argumenter ?

Je vais ici vous présenter les principaux types d’arguments et les distinguer de ce que l’on appelle un exemple. Bien argumenter en philosophie, cela signifie développer un raisonnement (ensemble organisé d’arguments) dans le but de convaincre son interlocuteur de la validité de sa thèse. On peut, pour ce faire, utiliser différents types d’arguments.

Il faut absolument distinguer l’argument et l’exemple

Une erreur courante que l’on fait en philosophie consiste à confondre argument et exemple. Un argument est toujours général, il va justifier une thèse de manière générale alors qu’un exemple est un cas particulier. Par exemple, si vous aviez un sujet tel que « Les révolutions sont-elles toujours un facteur de libertés ? », une mauvaise façon d’argumenter serait de dire « la révolution française a finalement apporté davantage de libertés aux français donc on peut dire que les révolutions sont facteurs de libertés ». Vous voyez ici que la déduction est invalide car ça n’est pas parce qu’une révolution singulière a apporté des libertés que l’on peut en déduire que les révolutions en général sont facteurs de libertés. Pour que la réponse au sujet soit véritablement justifiée il faut que l’argument soit également général. Par exemple, vous pourriez utiliser un argument définition et défendre que dans la mesure où les révolutions sont des ruptures souvent brutales avec l’ordre politique établi (définition), alors elle produise par nature de l’instabilité, du désordre, ce qui rend les conséquences d’une révolution très incertaine. Or, si les conséquences sont incertaines, il n’est pas possible d’affirmer que les révolutions sont toujours facteur de libertés.

Ceci étant dit, les exemples sont très utiles et pertinents quand ils viennent par exemple après un argument général pour l’illustrer.

A présent que vous avez bien compris la différence entre un argument et un exemple, je vais vous donner quelques types d’argument pour que vous ayez une idée de comment argumenter.

1er façon , vous pouvez argumenter en utilisant ce que je vais appeler l’argument définition

Il s’agit de partir d’une définition pour en déduire logiquement une thèse ou réponse au sujet. C’est un type d’argument que vous pouvez commencer à utiliser lors de la formulation de la problématique. Vous allez ainsi répondre au sujet en utilisant la définition ou un aspect de la définition d’un des termes du sujet. Par exemple, si vous avez le sujet « un homme libre est-il nécessairement heureux ? », vous pouvez partir de la définition de liberté comme libre arbitre et en déduire qu’un individu qui a le choix peut sans doute être plus heureux qu’un individu qui n’a pas le choix car il sera alors libre de choisir de faire plutôt ce qui, selon lui, le rendra heureux.

2 façon d’argumenter : Argumenter en utilisant l’argument de fait ou d’expérience

cela consiste à justifier une thèse en vous appuyant sur une observation des faits. Par exemple, dans le sujet le « le bonheur est-il un idéal inaccessible ? », il est possible de défendre que le bonheur ne semble pas inaccessible puisque dans les faits on observe que bien des gens sont heureux. Pour autant, ce type d’argument est à privilégier en début de réflexion car il ne s’agit pas d’un argument très élaboré et il sera facile de lui trouver des limites. En effet, même si de nombreuses personnes se disent heureuses, on pourra par exemple se demander ce qu’elles entendent par heureuse et s’il s’agit réellement du bonheur.

3e façon d’argumenter ou type d’argument : Argumenter en utilisant l’argument logique

C’est un des types d’argument les plus classiques, il consiste notamment à enchainer des propositions de manière la plus logique possible. Par exemple, si l’on prend à nouveau le sujet : « un homme libre est-il nécessairement heureux ? », il est possible de dire que d’une part un homme libre aura la capacité de faire des choix (car il a le libre arbitre) et que par ailleurs, il semble que le bonheur est quelque chose que les hommes recherchent tous, ce qui peut laisser penser qu’un homme libre fera plutôt des choix dans le but d’atteindre le bonheur.

Mais dans le même temps, vous pouvez remarquer que l’homme est un être aux facultés de compréhension et de réflexion limitées, donc même en étant libre il pourrait faire les mauvais choix et être finalement malheureux. Vous voyez qu’il s’agit de tirer une conclusion des propositions précédentes et qu’il est possible de réfuter un raisonnement en montrant par exemple qu’une des propositions est fausse ou qu’il manque un élément important. Dans le raisonnement précédent, il manquait l’idée que les hommes sont limités et donc sujets à faire des erreurs. Ce qui change beaucoup de choses.

4e type d’argument : Argumenter en utilisant l’argument d’autorité

Un argument d’autorité consiste à s’appuyer sur l’expertise reconnue d’une personne dans un domaine pour défendre un propos. Il est possible d’utiliser ce type d’argument en philosophie à condition de développer les arguments de l’expert. Il n’est pas suffisant de dire « cet expert dit cela donc c’est vrai ». Il faut quand même donner ses arguments. Dans votre dissertation vous allez y recourir quand vous développez la pensée d’un auteur.

Néanmoins, attention votre dissertation doit rester votre argumentation et pas simplement une juxtaposition d’arguments de différents auteurs, il est donc nécessaire d’introduire les auteurs dont vous allez parler, de formuler l’argumenter avec vos propres termes d’abord puis de faire référence à l’auteur ensuite pour développer.

Voilà pour cet épisode j’espère qu’il vous aidera à bien argumenter dans votre dissertation de philosophie, si vous voulez davantage de conseils je vous invite à aller lire mes articles qui traitent de la méthode de la dissertation sur le site apprendre la philosophie ou à vous abonner à ma chaine Youtube  Apprendre la philosophie.

Très bonne journée à vous

Henri Bergson : le bonheur ou la joie de s’accomplir ?

Quand on parle du bonheur, on a communément tendance à l’envisager comme un état de satisfaction stable et durable qu’aucune peine de ne viendrait gâcher. Le problème qui se pose pourrait alors être : cet état est-il vraiment atteignable ? C’est la question que peuvent par exemple se poser Kant ou encore Epicure. Mais une autre question peut être posée : le bonheur est-il vraiment ce que nous recherchons le plus ? Ou encore est-ce qu’être constamment satisfait est réellement ce que nous recherchons ? Henri Bergson, dans L’Energie spirituelle, semble défendre une autre proposition.

A ses yeux, il faut plutôt rechercher la joie que le bonheur. Qu’entend-il par « joie » ? La joie est, selon lui, un sentiment d’intense satisfaction qu’un être humain ressent quand il parvient à s’augmenter lui-même ou encore à créer quelque chose ou quelqu’un dont il est fier. Henri Bergson fait du sentiment de joie un signe que nous avons réussi à progresser et à nous améliorer. Or quand nous nous améliorons, on peut considérer que nous nous créons nous-mêmes soit parce que par exemple nous développons nos compétences soit parce que nous devenons le créateur d’une oeuvre, d’une entreprise etc …Nous voyons donc que pour Bergson ce qui est peut-être plus important que la satisfaction constante c’est la progression. Nous devons progresser pour atteindre la joie. Or, est-il réellement possible de progresser sans jamais souffrir ?

L’effort est nécessaire pour atteindre la joie

Pour Bergson ça n’est qu’en faisant des efforts que nous nous accomplissons. L’effort est pénible, mais il est aussi très précieux car il nous amène à nous dépasser. Selon lui, nous ressentons une joie intense quand nous réussissons quelque chose qui nous à demandé beaucoup d’efforts. La joie est un état profond qui survient lorsque l’individu parvient à surmonter des épreuves. Elle est le signe que l’individu est capable de se dépasser lui-même dans un élan créateur qui lui a donné l’énergie de transformer le monde et de se transformer. Nous voyons ici qu’Henri Bergson est loin de défendre l’idée qu’il faudrait rechercher un bonheur constant et durable, au contraire, il semble défendre que le seul sentiment qui nous donne une véritable satisfaction est la joie, mais c’est un sentiment qui est éphémère. En ce sens, on pourrait défendre que le bonheur n’est pas accessible à l’être humain mais que la joie l’est.

Texte d’Henri Bergson :

« L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus pré­cieux encore que l’œuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au-dessus de soi-même. […] Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, phy­siquement et moralement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en —raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. […]  Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans une création qui peut, à la différence de celle de l’artiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous les hommes : la création de soi par soi, l’agrandissement de la personnalité par un effort qui tire beaucoup de peu, quelque chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu’il y avait de richesse dans le monde ? »

Bergson, L’Énergie spirituelle, « La conscience et la vie »

Le Nouvel an avec Nietzsche

Pour la nouvelle année : Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Nietzsche

Un extrait de Nietzsche pour la nouvelle année !

« Pour la nouvelle année : Je vis encore, je pense encore : je dois vivre encore, car je dois encore penser. Sum, ergo cogito : cogito ergo sum. Aujourd’hui chacun s’autorise à exprimer son voeu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire moi aussi ce que je me suis souhaité à moi-même et quelle pensée m’est venue à l’esprit la première de l’année, – quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand : je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui ! »

Nietzsche, Le Gai savoir, IV, § 276.

Emmanuel Kant : Qu’est-ce que les Lumières ?

Dans cet opuscule, Emmanuel Kant définit le progrès des Lumières. Selon lui, accéder aux Lumières c'est réussir à penser par soi-même.

Dans cet opuscule, Emmanuel Kant définit le progrès des Lumières. Selon lui, accéder aux Lumières c’est réussir à penser par soi-même. On pourrait croire que penser par soi-même est chose aisée, mais Kant explique au contraire que c’est une chose fort difficile et que peu de personnes réussissent à faire. Or, si l’on ne pense pas par soi-même, cela signifie que l’on pense par les autres ou en suivant les autres.

Les hommes ont tendance à rester « mineurs »

Emmanuel Kant explique les Lumières à partir de la distinction entre la minorité et la majorité : c’est « la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable ». La minorité et la majorité ont un sens juridique, en France un mineur a moins de 18 ans et un majeur plus de 18 ans. Mais, ici, Kant prend mineur et majeur dans un sens un peu différent. La minorité c’est « l’incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui » qui doit être distinguée de la bêtise (privation de faculté). Ainsi, on peut très bien avoir plus de 18 ans et rester mineur selon Emmanuel Kant, si l’on continue à suivre seulement ce que l’on nous dit de faire sans penser par nous-mêmes. La devise des lumières est empruntée au poète Horace : « Sapere aude » : « ose savoir », ou « ose te servir de ton propre entendement ». Etre majeur intellectuellement, c’est donc faire usage de ses facultés intellectuelles pour prendre ses propres décisions sans suivre constamment les règles d’un autre. Ce que Kant qualifie d’hétéronomie, être hétéronome c’est recevoir ses lois (nomos) d’un autre (hétéro). Au contraire être autonome c’est recevoir ses lois ou règles (nomos) de soi-même (auto).

Selon Emmanuel Kant, penser par soi-même demande efforts et courage

Le courage est nécessaire pour passer de l’hétéronomie à l’autonomie de la pensée car les deux principales causes de la minorité selon Emmanuel Kant sont « la paresse et la lâcheté ». Selon lui, beaucoup d’hommes sont paresseux et refusent de faire des efforts. Ils préfèrent se laisser guider par facilité. Le mineur est donc celui qui se met sous tutelle par facilité. Cela signifie par exemple que nous allons préférer suivre de prétendus experts plutôt que de chercher à savoir pour prendre nos décisions. La paresse est donc la première cause et la lâcheté est la deuxième. En effet, il faut du courage pour penser par soi-même car bien sûr on va alors commencer par se tromper. Comme un enfant qui apprend à marcher commence par tomber, se relève, tombe à nouveau et recommence. De même, penser par soi-même c’est prendre le risque de se tromper et ne pouvoir en vouloir qu’à soi-même. Il peut alors être plus confortable de suivre les conseils des autres car en cas d’erreurs il est possible de dire que c’est de leur faute. Il faut donc du courage pour entreprendre de penser par soi-même.

Ces deux obstacles au progrès des Lumières (paresse et lâcheté) sont intégrés à un cercle vicieux qui rend très difficile et exceptionnel la sortie de la minorité. En effet, les tuteurs (prêtres, hommes politiques, chef, etc) ont intérêt à ce que les hommes restent mineurs car ainsi ils peuvent les diriger à leur guise, et dans le même temps, les mineurs eux-mêmes trouvent confortable de le rester. C’est pourquoi il est finalement très difficile de sortir de l’état de minorité.

Selon Emmanuel Kant, il est difficile de s’affranchir seul, c’est pourquoi il pense que la propagation des lumières se fera grâce à quelques hommes éclairés qui se sont affranchis. Cela suppose que ces hommes éclairés puissent s’exprimer. La liberté d’expression est la condition d’accès aux Lumières. Mais il faut penser des limites à cette liberté d’expression pour ne pas menacer la paix civile et l’ordre et retomber dans le règne de la violence. C’est pourquoi Kant va proposer une solution nuancée et subtile qui va concilier l’obéissance civile et le droit illimité à la critique. Il s’oppose tant à ceux qui veulent reconnaître un droit de résistance qu’à ceux qui prônent l’absence de tout raisonnement critique. Cette conciliation se fait grâce à la distinction entre l’usage public de la raison et l’usage privé de la raison.

Deux usages de la raison selon Emmanuel Kant

  • L’usage public de la raison : c’est l’usage fait en tant que savant pour le public éclairé ou à éclairer. Le savant, pour Kant n’est pas l’érudit mais l’homme éclairé qui pense par lui-même et qui contribue à la diffusion des Lumières. L’usage public de la raison doit être totalement libre car quand on pense en tant qu’être raisonnable pour toute la communauté d’êtres raisonnables, on peut dénoncer les injustices et les abus. Il présuppose donc l’universalité de la raison présente en chaque homme.
  • l’usage privé de la raison : c’est celui qui se fait dans l’exercice d’une fonction sociale (son travail par exemple). Il doit être limité. Le citoyen n’est alors qu’un rouage de la machine. La comparaison du fonctionnement de la société avec celui de la machine souligne la nécessité de la coopération de tous les éléments à des fins communes. Chacun doit remplir la fonction qui lui est imposée par un supérieur. C’est à la condition d’obéir passivement, que l’on peut agir ensemble en vue du tout comme s’il y avait une seule volonté. Si cet usage est limité et non pas supprimé, c’est parce que la raison est nécessaire à l’exécutant pour appliquer correctement l’ordre. S’il doit user de sa raison pour trouver les moyens les plus adaptés à la fin, elle ne doit en aucun cas lui servir à contester la légitimité de l’ordre. « Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir » afin d’empêcher tout  scrupule qui ferait naître un doute sur la conduite à tenir et serait source de conflit potentiel entre la conscience morale et l’ordre reçu.

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La liberté d’expression est nécessaire pour penser véritablement :

« A la liberté de penser s’oppose, en premier lieu, la contrainte civile. On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d’écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser — l’unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui peut seul apporter un remède à tous les maux qui s’attachent à cette condition. », Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée, 1786

Texte d’Emmanuel Kant : Début de Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)

« Les «Lumières» se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu’elle résulte non pas d’une insuffisance de l’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières.

Paresse et lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute tutelle étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu’il soit si facile à d’autres de les diriger. Il est si commode d’être mineur. Si j’ai un livre pour me tenir lieu d’entendement, un directeur pour ma conscience, un médecin pour mon régime… je n’ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront à ma place de ce travail fastidieux. Et si la plupart des hommes finit par considérer comme dangereux le pas – en soi pénible – qui conduit à la majorité, c’est que s’emploient à une telle conception leurs bienveillants tuteurs, ceux-là mêmes qui se chargent de les surveiller. Après avoir rendu stupide le bétail domestique et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent faire un pas hors du parc où ils les ont enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à marcher seuls. Or le danger n’est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher, mais de tels accidents rendent timorés et font généralement reculer devant toute nouvelle tentative.

Il est donc difficile pour l’individu de s’arracher tout seul à la tutelle, devenue pour lui presque un état naturel. Il y a même pris goût, et il se montre incapable, pour le moment, de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé s’y essayer. Préceptes et formules – ces instruments mécaniques d’un usage ou, plutôt, d’un mauvais usage raisonnable de ses dons naturels – sont les entraves qui perpétuent la minorité. Celui qui s’en débarrasserait ne franchirait pourtant le fossé le plus étroit qu’avec maladresse, puisqu’il n’aurait pas l’habitude d’une pareille liberté de mouvement. Aussi n’y a-t-il que peu d’hommes pour avoir réussi à se dégager de leur tutelle en exerçant eux-mêmes leur esprit, et à avancer tout de même d’un pas assuré.

En revanche, la possibilité qu’un public s’éclaire lui-même est plus réelle; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu’on lui en laisse la liberté. Car il y aura toujours, même parmi les tuteurs attitrés de la masse, quelques hommes qui pensent par eux-mêmes et qui, après s’être personnellement débarrassé du joug de la minorité, répandront autour d’eux un état d’esprit où la valeur de chaque homme et sa vocation à penser par soi-même seront estimées raisonnablement. Il faut cependant compter avec une restriction; c’est que le public, placé auparavant sous ce joug par les tuteurs attitrés, force ces derniers à y rester eux-mêmes, influencé alors par d’autres, incapables, quant à eux, de parvenir aux lumières. Preuve d’à quel point il est dommageable d’inculquer des préjugés, puisqu’ils finissent par se retourner contre ceux qui, contemporains ou passés, en furent les auteurs. C’est pourquoi un public ne peut accéder que lentement aux lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l’oppression cupide et autoritaire, mais jamais une véritable réforme de la manière de penser. Au contraire, de nouveaux préjugés surgiront, qui domineront la grande masse irréfléchie tout autant que les anciens.

Or, pour répandre ces lumières, il n’est besoin de rien d’autre que de la liberté; de fait, de sa plus inoffensive manifestation, à savoir l’usage public de sa raison et ce, dans tous les domaines. Mais j’entends crier de tous côtés: «Ne raisonnez pas!». Le militaire dit: «Ne raisonnez pas, faites vos exercices!». Le percepteur: «Ne raisonnez pas, payez!». Le prêtre: «Ne raisonnez pas, croyez!». (Il n’y a qu’un seul maître au monde qui dise: «Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez!») Dans tous ces cas il y a limitation de la liberté. Mais quelle limitation fait obstacle aux lumières? Et quelle autre ne le fait pas, voire les favorise peut-être? Je réponds: l’usage public de notre raison doit toujours être libre, et lui seul peut répandre les lumières parmi les hommes; mais son usage privé peut souvent être étroitement limité, sans pour autant gêner sensiblement le progrès des lumières. J’entends par «usage public de notre raison» celui que l’on fait comme savant devant le public qui lit. J’appelle «usage privé» celui qu’on a le droit de faire alors qu’on occupe telle ou telle fonction civile. »