Aujourd’hui, nous allons parler d’une question très classique en philosophie politique : l’État est-il un mal nécessaire ? Ou en d’autres termes, pourquoi acceptons-nous de renoncer à une partie de notre liberté pour obéir à des lois, payer des impôts et respecter des institutions ? Est-ce par choix, par habitude, ou par peur de ce qui arriverait sans elles ? Pour répondre à cette question, il faut remonter à un philosophe anglais du XVIIe siècle qui a posé les bases de la réflexion moderne sur ce sujet : Thomas Hobbes (1588-1679). Son œuvre majeure, Le Léviathan, publiée en 1651 en pleine guerre civile anglaise, propose une réponse précise à cette question.
Dans cet article, je vais vous expliquer le raisonnement de Hobbes, étape par étape. Vous comprendrez ce qu’il entend par état de nature, pourquoi il pense que les hommes se détruiraient sans État, comment le pacte social fonde selon lui le pouvoir politique, et pourquoi il défend une souveraineté absolue. Je vous montrerai aussi en quoi sa position diffère de celle de Rousseau, et surtout, nous répondrons à cette fameuse question : l’État, mal nécessaire ou remède indispensable ?
Imaginez un monde sans État : l’état de nature selon Hobbes
Commençons par le point de départ de tout le raisonnement. Hobbes nous demande d’imaginer ce qui se passerait si, du jour au lendemain, il n’existait plus aucune autorité politique, aucune loi, aucune police, aucun tribunal. C’est ce qu’il appelle l’état de nature.
Attention, c’est un point essentiel et souvent mal compris : Hobbes ne prétend pas que cet état a réellement existé dans l’histoire. Ce n’est pas un récit des origines, c’est une expérience de pensée. Il construit un modèle théorique pour nous montrer, par contraste, à quoi sert l’État. C’est un peu comme si un médecin vous expliquait l’utilité du cœur en décrivant ce qui se passerait si vous n’en aviez pas. On ne cherche pas la réalité historique, on cherche la fonction.
Hobbes l’écrit d’ailleurs très clairement dans le chapitre XIII du Léviathan : il reconnaît qu’un tel état n’a probablement jamais existé de manière générale dans le monde entier, mais il observe que certaines situations — la guerre civile anglaise qu’il vit lui-même — s’en rapprochent dangereusement.
La guerre de tous contre tous : pourquoi la violence s’installe
Que se passe-t-il dans cet état de nature ? Hobbes part d’une analyse de la nature humaine. Pour lui, les êtres humains sont avant tout des êtres de désirs et de passions, mais aussi des êtres capables de raison. Or, dans un monde sans loi, chacun possède un droit naturel illimité : chez Hobbes, par « droit naturel« , il faut comprendre le droit d’utiliser tous les moyens qu’il juge nécessaires pour assurer sa propre survie.
Le problème, c’est que les ressources sont limitées et que les hommes sont à peu près égaux en force et en ruse. Personne ne peut se croire invulnérable. De cette égalité naissent trois sources permanentes de conflit : la rivalité (nous désirons les mêmes choses), la méfiance (je ne sais pas si l’autre va m’attaquer donc je peux être tenté de l’attaquer préventivement) et la recherche de gloire (le désir d’être reconnu et respecté).
C’est de là que vient la célèbre formule « l’homme est un loup pour l’homme » (homo homini lupus), que Hobbes reprend dans son ouvrage Du Citoyen. Cette expression n’est pas de lui à l’origine — elle est attribuée au dramaturge latin Plaute —, mais c’est Hobbes qui lui donne sa portée philosophique. Elle résume une situation où chaque individu représente un danger potentiel pour les autres, non parce qu’il est foncièrement cruel, mais parce que la structure même de la situation le pousse à la méfiance et à l’agressivité pour assurer sa survie.
Le résultat ? Un état de guerre de chacun contre chacun et Hobbes précise un point important : la guerre, ici, ne désigne pas le combat permanent. Elle désigne une disposition, une tendance, un climat d’insécurité généralisé.
Une vie « solitaire, misérable et brève »
Les conséquences sont terribles. Hobbes les décrit dans un passage devenu célèbre du chapitre XIII : dans cet état, il n’y a ni agriculture, ni navigation, ni commerce, ni arts, ni sciences, ni construction durable. Pourquoi ? Parce que personne ne peut s’investir dans un projet à long terme quand il risque de tout perdre à chaque instant.
Et Hobbes conclut : la vie de l’homme y est « solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève ».
Il n’y a pas non plus de justice au sens propre. Puisqu’il n’existe ni loi ni convention, rien ne peut être « juste » ou « injuste ». Chacun juge par lui-même du bien et du mal selon ses propres désirs, ce qui nourrit les conflits et la violence. C’est un point à retenir chez Hobbes : la morale n’existe pas avant l’État. C’est l’État qui, en fixant des règles communes, rend possible la distinction entre le juste et l’injuste.
Hobbes ajoute un argument redoutable, qui s’adresse directement au lecteur sceptique : vous qui doutez de ma description, demandez-vous pourquoi vous verrouillez votre porte le soir, pourquoi vous fermez vos coffres à clef, pourquoi vous vous méfiez même de vos propres concitoyens. Vos actes trahissent la même méfiance que celle que je décris.
Le contrat social : comment les hommes inventent l’État
Un calcul rationnel, pas un élan de générosité
Heureusement, Hobbes ne s’arrête pas à ce tableau sombre. Les hommes sont certes des êtres de passions, mais ils sont aussi rationnels. Et la raison leur dit une chose très claire : il faut sortir de cet état de nature à tout prix, car la mort violente est le pire des maux.
C’est la peur de la mort et le désir de vivre en paix qui poussent les individus à conclure un accord. Pas la bonté, pas l’altruisme, pas l’amour du prochain. Un pur calcul d’intérêt : je renonce à mon droit de faire tout ce que je veux, à condition que les autres en fassent autant, et nous désignons ensemble une autorité qui fera respecter cet accord. C’est ce que Hobbes appelle le pacte social.
Un pacte de chacun avec chacun (et non avec le souverain)
Voici un point technique mais essentiel, et souvent mal compris dans les copies de dissertation. Chez Hobbes, le contrat n’est pas un accord entre le peuple et le souverain. C’est une série d’engagements réciproques de chacun avec chacun : « j’accepte de transférer mon droit si tu fais de même. »
Autrement dit, les individus s’accordent entre eux pour instituer une même autorité. Le souverain, lui, n’est pas une partie dans le contrat. Il reçoit le pouvoir comme un don. Il n’a rien promis en retour. C’est précisément ce qui fonde, aux yeux de Hobbes, le caractère absolu de sa souveraineté : puisqu’il n’a pas contracté, il n’est lié par aucune obligation envers les sujets.
Les sujets, en revanche, sont doublement obligés : envers les autres citoyens (chacun a promis aux autres d’obéir) et envers le souverain (auquel ils ont cédé leur droit). Rompre l’obéissance, c’est trahir le pacte passé avec l’ensemble de ses concitoyens, et risquer de replonger la société dans l’état de nature.
Ce que chacun gagne — et ce que chacun perd
Ce pacte social est un échange : on renonce à sa liberté naturelle (le droit de faire tout ce que l’on veut) et on obtient en retour des libertés civiles, c’est-à-dire la garantie de pouvoir vivre, travailler, posséder, sans être attaqué ou en étant protégé par les forces de l’ordre. On perd en indépendance, mais on gagne en sécurité et en droits.
La finalité du pacte social chez Hobbes est donc très claire : la paix civile et la protection des individus. Ce n’est pas la liberté politique au sens moderne, pas l’égalité, pas la participation démocratique. L’objectif c’est la survie . C’est ce qui distingue fondamentalement Hobbes de Rousseau.
Le Léviathan : un État souverain et absolu
Pourquoi Hobbes veut un pouvoir sans limites
L’État qui naît de ce contrat, Hobbes l’appelle le Léviathan — du nom du monstre biblique invincible, repris comme métaphore d’un pouvoir si puissant que rien ne peut lui résister. Le frontispice célèbre du Léviathan (1651) représente un géant couronné dont le corps est composé de centaines de petits individus. Il tient dans une main le glaive (la force militaire) et dans l’autre le sceptre (l’autorité politique et religieuse). Au-dessus, une citation biblique : « il n’est pas de pouvoir sur terre qui puisse lui être comparé. »
Cette image résume toute la théorie de Hobbes : l’État est une personne unique qui rassemble en elle la multitude des volontés individuelles. Sa souveraineté doit être absolue, indivisible et perpétuelle. Pourquoi ? Parce que si le pouvoir est divisé, si plusieurs autorités se disputent la décision, on retombe dans le conflit — et donc dans l’état de nature. L’unité du pouvoir est la condition de la paix.
Les droits du souverain : législation, justice, armée, religion
Hobbes attribue au souverain une concentration de pouvoirs considérable. Le souverain est legibus solutus, c’est-à-dire au-dessus des lois qu’il édicte lui-même. Concrètement, il dispose du droit exclusif de faire les lois civiles, de les interpréter et de les abroger. Il organise les tribunaux, décide des peines et des récompenses. Il contrôle l’armée, la police et les moyens de coercition. Il décide de la guerre et de la paix. Il fixe même les doctrines religieuses autorisées dans l’État, car pour Hobbes, les conflits religieux sont l’une des causes majeures de guerre civile.
C’est beaucoup. C’est même effrayant. Et Hobbes en est parfaitement conscient. Mais sa réponse est limpide : les abus possibles du pouvoir souverain sont un moindre mal comparé à l’horreur de l’état de nature. Un mauvais gouvernement vaut toujours mieux que pas de gouvernement du tout.
Monarchie, aristocratie, démocratie : Hobbes compare
Hobbes reconnaît que l’État peut prendre trois formes : la monarchie (un seul gouverne), l’aristocratie (quelques-uns gouvernent) et la démocratie (tous gouvernent en assemblée). Dans les trois cas, la souveraineté doit rester une et indivisible.
Néanmoins, Hobbes manifeste une nette préférence pour la monarchie absolue. Ses arguments sont pragmatiques : un monarque décide plus vite, garde mieux les secrets, et son intérêt privé coïncide plus directement avec l’intérêt public. Mais il insiste sur le fait que ce qui compte n’est pas le nombre de gouvernants, mais l’unité et l’indivisibilité du pouvoir qu’ils exercent.
Alors, l’État est-il un mal nécessaire ?
Un remède plutôt qu’un mal
Nous y voilà. Si l’on posait directement la question à Hobbes, il reformulerait probablement la question. Pour lui, l’État n’est pas à proprement parler un mal. C’est un remède, un mécanisme construit rationnellement pour échapper au plus grand mal qui soit : la guerre de tous contre tous.
Certes, l’État impose des contraintes. Il limite la liberté. Il peut être dur, parfois injuste. Mais ces maux « pâlissent », dit Hobbes, en comparaison de ce qui attend les hommes sans lui. Le contrat social est un calcul de moindre mal : on renonce à une liberté sans sécurité pour obtenir une liberté réduite mais protégée.
Si l’on veut être précis, on pourrait dire que Hobbes ne considère pas l’État comme un mal nécessaire, mais comme un artifice nécessaire — une construction humaine, rationnelle et désirable, même avec ses défauts.
Quand l’obéissance cesse d’être due
Hobbes va même plus loin, et c’est un point souvent négligé. Il admet que si l’État ne remplit plus sa fonction fondamentale de protection, l’obligation d’obéir peut cesser. Si le souverain menace directement la vie du sujet, celui-ci retrouve son droit naturel de se défendre.
Autrement dit, l’obéissance n’est pas inconditionnelle. Elle est conditionnée par la sécurité. L’État vaut tant qu’il protège mieux que l’absence d’État. C’est une nuance fondamentale qui montre que Hobbes n’est pas un simple apologiste de la tyrannie.
Hobbes face à Rousseau : deux visions de l’état de nature
Il est presque impossible de parler de Hobbes sans le comparer à Rousseau, tant leurs positions s’opposent sur l’état de nature.
Pour Hobbes, l’état de nature est un enfer : les hommes sont égoïstes, méfiants, violents par nécessité. L’État vient mettre de l’ordre dans ce chaos. Pour Rousseau, c’est exactement l’inverse. L’homme à l’état de nature est un être paisible, solitaire, guidé par la pitié naturelle. C’est la société qui le corrompt, qui crée les inégalités et les conflits.
Là où Hobbes fonde un État absolu pour protéger les individus contre eux-mêmes, Rousseau cherche un contrat qui permette à chacun de rester libre tout en obéissant à la loi commune. Ce sont deux réponses radicalement différentes à la même question : pourquoi obéir à l’État ?
Erreurs fréquentes sur Hobbes
« Hobbes dit que l’homme est méchant par nature. » Pas exactement. Hobbes ne porte pas de jugement moral sur la nature humaine. Il dit que les passions et les désirs ne sont pas des péchés en eux-mêmes. C’est la situation (l’absence de loi) qui rend les comportements destructeurs rationnels. L’homme n’est pas un loup par essence, il le devient quand rien ne le protège.
« L’état de nature est un fait historique. » Non. C’est une fiction théorique, un modèle conceptuel. Hobbes l’utilise comme outil de démonstration, pas comme récit des origines de l’humanité.
« Le contrat est passé entre le peuple et le souverain. » Erreur classique. Le contrat est passé de chacun avec chacun. Le souverain n’est pas partie au contrat, ce qui explique qu’il ne soit lié par aucune obligation envers les sujets.
« Hobbes est un partisan aveugle de la tyrannie. » Réducteur. Hobbes défend un pouvoir fort, mais il reconnaît que l’obéissance cesse d’être due si le souverain ne protège plus ses sujets.
« Hobbes rejette la démocratie. » Nuance. Il préfère la monarchie pour des raisons d’efficacité, mais il admet que la démocratie, l’aristocratie et la monarchie sont trois formes légitimes d’un même pouvoir souverain.
FAQ — Hobbes et le Léviathan
Que signifie « l’homme est un loup pour l’homme » chez Hobbes ?
Cette formule, reprise de Plaute, exprime l’idée que dans l’état de nature, chaque individu représente un danger potentiel pour les autres. Ce n’est pas un jugement moral définitif sur la nature humaine, mais la description d’une situation où la méfiance et la rivalité rendent la violence rationnelle à cause d’une minorité irrationnelle qui attaque les autres.
Quelle différence entre l’état de nature chez Hobbes et chez Rousseau ?
Chez Hobbes, l’état de nature est un état de guerre permanente. Chez Rousseau, c’est un état de paix relative, car l’homme naturel est solitaire, paisible et doué de pitié. Pour Hobbes, l’État libère de la violence ; pour Rousseau, c’est la société qui crée la violence.
Pourquoi le souverain n’est-il pas lié par le contrat social ?
Parce que le contrat est passé entre les individus eux-mêmes, et non avec le souverain. Ce dernier reçoit le pouvoir comme un transfert unilatéral. N’ayant rien promis, il n’est tenu par aucune obligation juridique envers ses sujets.
Hobbes est-il un défenseur de la tyrannie ?
Non. Hobbes défend un pouvoir souverain fort, mais il précise que la finalité de ce pouvoir est la protection des sujets. Si le souverain menace directement la vie d’un individu, celui-ci retrouve son droit naturel de résistance.
Pourquoi Hobbes appelle-t-il l’État « Léviathan » ?
Le Léviathan est un monstre marin biblique d’une puissance irrésistible. Hobbes utilise cette image pour signifier que l’État doit être assez puissant pour imposer la paix à tous. C’est un « dieu mortel », une création humaine à laquelle on doit obéissance tant qu’elle assure la sécurité.
Conclusion
Sa réponse à la question « l’État est-il un mal nécessaire ? » est finalement plus subtile qu’on ne le croit : l’État n’est pas un mal, c’est un remède. Un remède imparfait, certes, mais infiniment préférable à la maladie qu’il combat.
Quel sujet de dissertation peut-on traiter avec Hobbes ?
Hobbes est mobilisable dans de nombreux sujets classiques : « L’État est-il un mal nécessaire ? », « Peut-on désobéir à l’État ? », « La liberté est-elle menacée par l’État ? », « L’homme est-il naturellement violent ? », « Qu’est-ce qui légitime le pouvoir politique ? ».
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À bientôt, Caroline.