Dans cet article, je vous propose de vous présenter la notion d’art qui est une des 17 notions du programme de philosophie en terminale. Nous allons voir ce que veut dire le mot « art », les distinctions à ne jamais confondre, les grands problèmes qui tombent régulièrement au bac, les auteurs à connaître avec leur thèse précise, et les erreurs à éviter dans une copie. À la fin, vous saurez un peu mieux comment vous en sortir face à un sujet comme « L’art nous détourne-t-il du réel ? » ou « Est il nécessaire d’être cultivé pour apprécier une œuvre d’art ? ».
Si vous découvrez tout juste le programme de philosophie en terminale, cet article vous servira aussi de modèle pour aborder les autres notions.
Qu’est ce que l’art en philosophie ? Une notion difficile à définir
L’étymologie : l’art, c’était d’abord la technique
Commençons par le mot. Art vient du latin ars, qui traduit le grec technè. À l’origine, l’art et la technique sont donc un seul et même mot. Faire de l’art, c’était posséder un savoir faire, une habileté. Le cordonnier avait son technè, le sculpteur aussi.
Cette origine n’est pas une anecdote décorative : elle vous donne une tension immédiatement exploitable. Si l’art est d’abord une technique, alors on pourrait dire que l’artiste n’est qu’un très bon technicien. Peut-on en rester là ? Nous verrons que non, mais que la part technique ne disparaît jamais.
C’est seulement au XVIIIe siècle que le sens moderne se stabilise : l’art désigne alors la production de la beauté au moyen d’une œuvre, par un être conscient. C’est un point important et à retenir : l’art en philosophie ne se laisse pas définir une fois pour toutes, la définition de l’art change en fonction des époques.
Comment caractériser une œuvre d’art
Dans sa conception moderne, une œuvre suppose généralement une démarche de création ou de présentation, l’artiste voulant s’exprimer, faire ressentir, témoigner, ou parfois simplement désigner un objet comme œuvre. Elle suppose ensuite une forme partageable : un texte, un son, un geste, un dispositif. Elle suppose enfin une expérience sensible ou interprétative du côté du spectateur.
Il faut ici faire attention, car l’art du XXe siècle a mis ces repères en question. Le ready made bouscule le critère de la fabrication : quand Duchamp présente un urinoir sous le titre Fontaine, il n’a rien fabriqué, il a désigné. L’art conceptuel bouscule celui de la forme sensible, puisque c’est l’idée qui fait l’œuvre. Certaines performances éphémères ne laissent aucun objet.
Dernier point sur les définitions. L’œuvre est esthétique, c’est à dire qu’elle produit un effet sur notre sensibilité. Contresens à éviter : esthétique ne veut pas dire beau mais qui relève de la sensibilité, de la sensation. Le mot vient du grec aisthêsis, qui désigne la perception par les sens. Est esthétique ce qui s’adresse à notre sensibilité et sollicite nos sens, indépendamment de tout jugement sur sa beauté. Une œuvre peut ainsi être esthétique tout en étant laide, dérangeante ou déplaisante : ce qui compte, c’est qu’elle produise un effet sensible sur nous, qu’elle nous affecte. Beaucoup d’artistes cherchent le choc, le malaise, l’inquiétude. Ce qu’une œuvre ne peut pas faire, en revanche, c’est nous laisser indifférents.
Les distinctions à maîtriser quand on étudie l’art en philosophie
Trois distinctions structurent la notion, et on attend que vous les ayez en tête. Sans elles, votre devoir restera vague, et je vous renvoie à l’importance des définitions en philosophie, qui vaut pour tous les sujets.
L’art et la technique, d’abord. La technique vise l’efficacité et la reproductibilité : elle se transmet, s’applique, se refait à l’identique. L’œuvre, elle, est singulière et ne se réduit pas à sa recette. Pourtant l’artiste a besoin de technique. La question n’est donc pas de les opposer, mais de voir que la technique est une condition souvent nécessaire mais jamais suffisante.
L’artiste et l’artisan, ensuite. L’artisan sait à l’avance ce qu’il va produire : modèle, commande, fonction. Il est préférable qu’un cordonnier ait une idée assez précise de ce qu’il va faire avant de réaliser vos chaussures ! L’artiste, au contraire, découvre souvent son œuvre en la faisant, il laisse libre cours à sa créativité.
Le beau et l’esthétique, enfin. Le beau est un jugement de valeur porté sur l’objet. L’esthétique désigne le rapport sensible que nous entretenons avec lui. Une œuvre laide ou violente reste pleinement esthétique.
L’art nous détourne-t-il du réel ? Un problème classique sur l’art en philosophie
C’est un sujet très classique sur cette notion. À première vue, la réponse semble évidente : oui, l’art nous fait entrer dans un monde imaginaire et nous fait oublier notre vie, c’est même pour cela que nous allons au cinéma. Mais, est-ce si simple ?
Platon : l’artiste fabrique une copie de copie
Platon tient sur les artistes une position d’une rare violence : ils doivent être chassés de la cité, car ils produisent des illusions et maintiennent les hommes dans l’ignorance.
Son raisonnement passe par l’analyse des trois lits, au livre X de La République. Il y a d’abord l’idée de lit, qui dit ce qu’est l’essence du lit. Il y a ensuite les lits concrets, ceux du menuisier, déjà moins parfaits car chargés de particularités. Il y a enfin le lit peint, qui ne dit rien de l’essence du lit et ne peut même pas en remplir la fonction. Une copie de copie, une apparence d’apparence.
Vous voyez donc que pour Platon, l’artiste est l’ennemi du philosophe. Le philosophe veut faire sortir les hommes de la caverne, l’artiste les y ramène en fabriquant de belles ombres. Si l’allégorie de la caverne ne vous est pas familière, relisez-la avant de traiter ce sujet.
Pascal : l’art comme divertissement
Il existe une seconde manière de soutenir que l’art nous éloigne du réel : elle vient de Pascal.
Ce que Pascal appelle le divertissement n’est pas l’amusement au sens banal. C’est tout ce qui nous détourne de nous-mêmes et nous empêche de penser à notre condition, donc à notre finitude. L’homme ne supporte pas de rester seul dans une chambre à se regarder tel qu’il est, alors il se jette dans la chasse, le jeu, le spectacle.
Appliqué à l’art en philosophie, l’argument est fort. L’imagination artistique ne produit pas seulement des images isolées : elle produit un imaginaire cohérent qui nous écarte des lois contraignantes du réel et de son ennuyeuse banalité. Ce n’est peut être pas la finalité de l’art, mais s’en est souvent l’effet. Nous sortons d’une série en ayant passé trois heures sans penser à notre vie. J’ai consacré un article entier à la question de la fonction de l’œuvre : à quoi sert l’art et la place de la peur dans l’art.
Bergson et Kant : voir ce que nous ne voyions pas
Bergson défend la thèse exactement inverse, et elle surprend toujours les élèves. Selon lui, l’art vise à nous faire prendre conscience de choses auxquelles nous n’avions pas prêté attention, en nous et hors de nous.
« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? » Bergson, La pensée et le mouvant
Autrement dit, l’art augmente notre perception au lieu de la fausser. Grâce à un roman, j’éprouve une émotion jamais ressentie, par exemple ce que cela fait de se sentir marginal et méprisé. Grâce à un tableau, je remarque une qualité de lumière, et ma façon de regarder le matin dans ma cuisine en est transformée.
Kant ajoute un argument décisif. Dans la vie quotidienne, nous ne nous intéressons aux choses que si elles nous sont utiles ou désirables. Devant une œuvre que nous trouvons belle, notre regard devient désintéressé : nous la contemplons pour elle-même. L’art nous apprend donc un autre rapport au monde, et pas un rapport moindre. Kant remarque d’ailleurs que l’art n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose. C’est pourquoi un sujet répugnant peut donner une œuvre magnifique, comme la charogne de Baudelaire.
Ajoutons un argument plus historique. L’œuvre appartient à la société qui la produit et devient un témoignage : l’historien travaille sur des œuvres pour comprendre des mondes disparus, et Hegel voyait dans l’art un moment de l’esprit d’un peuple. Loin de nous éloigner du réel, l’œuvre en donne parfois le témoignage le plus fidèle.
La troisième partie qui fait une très bonne copie
Voici comment transformer ce sujet en très bonne copie. Vous avez sans doute défini le réel ainsi : ce qui existe en dehors et indépendamment de nous. Gardez cette définition pour les deux premières parties, puis attaquez la.
Car elle est naïve. Personne ne peut sortir de sa tête pour vérifier que sa perception correspond au monde. Le seul réel auquel nous ayons accès, c’est notre perception du réel, et elle est singulière : nos sens sont plus ou moins aiguisés, notre culture oriente ce que nous remarquons. Le réel du chien n’est pas le mien, mais celui de mon voisin non plus.
Si l’on accepte cette précision, la question change de sens. L’art ne nous détourne pas du réel : il nous propose une autre perception du réel, celle de l’artiste, qui vient s’ajouter à la nôtre. C’est ce qu’on appelle préciser la définition en troisième partie, l’une des méthodes les plus efficaces pour réussir son plan dialectique.
Faut-il être cultivé pour apprécier une œuvre d’art ?
Un point de méthode d’abord. Apprécier a deux sens, et tout le sujet tient dans cette ambiguïté. C’est d’abord aimer, trouver quelque chose agréable mais c’est aussi porter un jugement de valeur. Sans cette distinction posée en introduction, votre devoir tournera en rond. Sur ce point, allez voir comment formuler une problématique à partir d’une ambiguïté de vocabulaire. Rapidement, cela pourrait alors donner :
À première vue, il n’est pas nécessaire d’être cultivé : on peut être bouleversé par un morceau sans rien connaître à la musique. Mais si apprécier signifie juger de la valeur d’une œuvre, comment le faire sans avoir de quoi comparer ?
Kant : la prétention à l’universalité du jugement de goût
Pour Kant, l’expérience du beau a ceci d’énigmatique qu’elle nous fait parler comme si notre plaisir valait pour tous. Le beau ne se démontre pas : on ne prouve pas qu’une œuvre est belle en alignant des critères techniques. Cela se ressent. Kant parle d’une satisfaction désintéressée. Quand je dis « c’est beau », je ne dis pas « cela me plaît à moi », je réclame implicitement l’accord des autres.
C’est le sens exact de la formule kantienne : est beau ce qui plaît universellement sans concept, c’est-à-dire je trouve que c’est beau sans avoir de critères du beau, sans pouvoir l’expliquer réellement et j’anticipe que cela devrait plaire à tout le monde. Il faut ici faire très attention, car c’est le contresens le plus répandu de tout le chapitre sur l’art en philosophie. Kant ne dit pas que tout le monde aime effectivement les mêmes œuvres, ce qui serait manifestement faux. Il dit que le jugement de goût prétend à l’universalité, qu’il porte en lui une exigence d’accord, alors même qu’il ne peut s’appuyer sur aucune preuve. C’est une analyse de la structure du jugement, pas un constat sociologique.
De cette thèse, on peut déduire que l’œuvre n’est pas réservée aux spécialistes. Vous pouvez pleurer devant un film sans avoir lu une ligne d’histoire du cinéma et donc sans avoir aucun critères objectifs pour juger.
Hume : le goût s’éduque
Hume raconte une histoire savoureuse dans De la norme du goût. Deux connaisseurs goûtent un tonneau de vin réputé excellent. Le premier trouve le vin très bon, avec un léger goût de cuir. Le second confirme, mais décèle plutôt une pointe métallique. On se moque d’eux. Puis on vide le tonneau : au fond se trouve une vieille clé attachée à une lanière de cuir.
La morale est limpide. Tous les jugements ne se valent pas. Le goût, loin d’être inné, fait l’objet d’une éducation. Celui qui a beaucoup écouté, beaucoup comparé, beaucoup pratiqué perçoit ce que les autres ne perçoivent pas.
« Quand le critique est dépourvu de délicatesse, il juge sans aucune distinction, et n’est affecté que par les qualités les plus grossières et les plus tangibles de l’objet » Hume, De la norme du goût
Il y a même plus grave que mal juger : sans culture, on peut ne pas voir l’œuvre du tout, faute de savoir où regarder. Zola en donne une scène cruelle dans L’Assommoir, où les invités d’une noce visitent le Louvre sans regarder les toiles, saisis par le froid, par la brillance du parquet, par l’impression de richesse. Ils sont passés devant les œuvres sans les voir.
Alors oui, pour Hume, il faut être éduqué pour apprécier une œuvre d’art.
L’artiste est-il un génie ou un grand travailleur ?
Kant défend que le génie est un don naturel qui donne à l’art ses règles. L’artiste de génie introduit des manières de faire inédites, que la nature lui dicte en quelque sorte. Beethoven en est un bon exemple : il rompt avec le style galant de son époque et fait entrer un chœur dans sa neuvième symphonie, ce qui ne s’était jamais vu à cette échelle dans le genre symphonique. Le génie devient un modèle pour les autres, mais il reste inexplicable, y compris pour lui même : il ne peut pas dire comment il a trouvé.
Nietzsche s’y oppose frontalement, et son argument est psychologique. Si nous parlons de don naturel, dit il, c’est d’abord par vanité. Tant que l’artiste a un don, nous n’avons pas à nous comparer à lui et notre ego est sauf. En réalité, il s’est simplement exercé énormément, il a beaucoup travaillé. Nous sommes tentés de croire que l’artiste est un génie qui ne travaille pas car nous ne voyons que le résultat et ce que l’artiste veut bien nous montrer.
« On admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous estime toute chose en train de se faire ; or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage » Nietzsche, Humain, trop humain
Nous ne voyons que le résultat, jamais les milliers d’heures. Nietzsche nous invite donc à l’humilité : si un autre réussit mieux, c’est souvent qu’il a davantage travaillé. Ce débat mérite un développement à lui seul, que vous trouverez dans mon article sur l’art est il le fruit du génie chez Kant et Nietzsche.
Une société a-t-elle besoin d’artistes ?
Voici notre dernier grand problème sur l’art en philosophie, et vous connaissez déjà la réponse de Platon : les artistes sont nuisibles, il faut les chasser. Martha Nussbaum soutient l’inverse, et son argument est précieux parce qu’il défend l’utilité des arts sans les réduire à un rendement.
Elle affirme qu’il serait catastrophique de n’enseigner à l’école et à l’université que des matières prétendument utiles économiquement. Pourquoi ? Parce que les arts et la littérature suscitent des émotions et nous aident à imaginer l’effet que cela fait de vivre la vie d’un autre. Nous devenons davantage capables d’imaginer ce qu’autrui ressent et quelle est sa situation. Or cette capacité d’empathie est à la base de l’action morale et de la décision politique juste.
« Je défends l’imagination littéraire précisément parce qu’elle me semble être un ingrédient essentiel d’une position éthique qui nous demande de nous intéresser au bien de personnes dont les vies sont très différentes des nôtres » Nussbaum, Poetic Justice
L’œuvre n’a donc pas de fonction utilitaire assignable, et pourtant elle est essentielle à la vie commune et notamment à la vie en démocratie.
Les erreurs fréquentes sur l’art en philosophie
La première erreur, la plus fréquente, consiste à confondre l’art et le beau. Beaucoup d’œuvres majeures ne cherchent pas la beauté. Écrire « l’art, c’est la recherche du beau » dès la première ligne vous enferme dans une définition du XVIIIe siècle.
La deuxième erreur consiste à raconter ses goûts. « J’ai été très ému par ce film » n’est pas un argument. Un exemple ne prouve rien tant que vous n’avez pas montré ce qu’il illustre conceptuellement : voyez comment bien utiliser les exemples en philosophie.
La troisième erreur consiste à écrire que l’œuvre est inutile sans préciser. Dites qu’elle n’est pas réductible à une fonction utilitaire. La nuance a l’air minime, elle est décisive : elle vous évite de conclure absurdement que l’art ne sert à rien.
La quatrième erreur est de faire de Platon un imbécile. Beaucoup de copies balaient sa thèse en deux lignes parce qu’elle choque. C’est dommage : la critique platonicienne de l’image est d’une actualité brûlante à l’heure des filtres et des images générées.
La cinquième erreur, enfin, est de citer sans expliquer. Citez l’auteur, son œuvre, puis expliquez la citation avec vos propres mots.
Pour conclure
Récapitulons. L’art en philosophie est une notion historique, c’est-à-dire que sa définition varie selon les époques . Nous avons vu quatre grands problèmes du programme : le rapport au réel, le jugement de goût, la nature de la création, la fonction sociale de l’art. Sur chacun, vous avez maintenant deux thèses opposées, des auteurs précis, des exemples solides. Et surtout, vous avez la méthode qui fait la différence : préciser une définition en troisième partie plutôt qu’empiler des références.
Le reste est une question d’entraînement. Prenez l’un des sujets de cet article, analysez les termes, formulez la problématique, construisez le plan. Vingt minutes suffisent, et c’est cet exercice répété qui fait progresser, pas la relecture passive de votre cours !
Si vous voulez la synthèse condensée de l’art en philosophie et des seize autres notions, vous pouvez télécharger mes fiches de révision de philosophie ou retrouver mes articles sur les autres notions ici.
J’espère que cet article vous permettra d’aborder l’art en philosophie avec davantage de confiance.
À bientôt,
Caroline













