Hobbes Le léviathan

L’État est-il un mal nécessaire ? Ce qu’en dit Hobbes

Aujourd’hui, nous allons parler d’une question très classique en philosophie politique : l’État est-il un mal nécessaire ? Ou en d’autres termes, pourquoi acceptons-nous de renoncer à une partie de notre liberté pour obéir à des lois, payer des impôts et respecter des institutions ? Est-ce par choix, par habitude, ou par peur de ce qui arriverait sans elles ? Pour répondre à cette question, il faut remonter à un philosophe anglais du XVIIe siècle qui a posé les bases de la réflexion moderne sur ce sujet : Thomas Hobbes (1588-1679). Son œuvre majeure, Le Léviathan, publiée en 1651 en pleine guerre civile anglaise, propose une réponse précise à cette question.

Dans cet article, je vais vous expliquer le raisonnement de Hobbes, étape par étape. Vous comprendrez ce qu’il entend par état de nature, pourquoi il pense que les hommes se détruiraient sans État, comment le pacte social fonde selon lui le pouvoir politique, et pourquoi il défend une souveraineté absolue. Je vous montrerai aussi en quoi sa position diffère de celle de Rousseau, et surtout, nous répondrons à cette fameuse question : l’État, mal nécessaire ou remède indispensable ?

Imaginez un monde sans État : l’état de nature selon Hobbes

Commençons par le point de départ de tout le raisonnement. Hobbes nous demande d’imaginer ce qui se passerait si, du jour au lendemain, il n’existait plus aucune autorité politique, aucune loi, aucune police, aucun tribunal. C’est ce qu’il appelle l’état de nature.

Attention, c’est un point essentiel et souvent mal compris : Hobbes ne prétend pas que cet état a réellement existé dans l’histoire. Ce n’est pas un récit des origines, c’est une expérience de pensée. Il construit un modèle théorique pour nous montrer, par contraste, à quoi sert l’État. C’est un peu comme si un médecin vous expliquait l’utilité du cœur en décrivant ce qui se passerait si vous n’en aviez pas. On ne cherche pas la réalité historique, on cherche la fonction.

Hobbes l’écrit d’ailleurs très clairement dans le chapitre XIII du Léviathan : il reconnaît qu’un tel état n’a probablement jamais existé de manière générale dans le monde entier, mais il observe que certaines situations — la guerre civile anglaise qu’il vit lui-même — s’en rapprochent dangereusement.

La guerre de tous contre tous : pourquoi la violence s’installe

Que se passe-t-il dans cet état de nature ? Hobbes part d’une analyse de la nature humaine. Pour lui, les êtres humains sont avant tout des êtres de désirs et de passions, mais aussi des êtres capables de raison. Or, dans un monde sans loi, chacun possède un droit naturel illimité : chez Hobbes, par « droit naturel« , il faut comprendre le droit d’utiliser tous les moyens qu’il juge nécessaires pour assurer sa propre survie.

Le problème, c’est que les ressources sont limitées et que les hommes sont à peu près égaux en force et en ruse. Personne ne peut se croire invulnérable. De cette égalité naissent trois sources permanentes de conflit : la rivalité (nous désirons les mêmes choses), la méfiance (je ne sais pas si l’autre va m’attaquer donc je peux être tenté de l’attaquer préventivement) et la recherche de gloire (le désir d’être reconnu et respecté).

C’est de là que vient la célèbre formule « l’homme est un loup pour l’homme » (homo homini lupus), que Hobbes reprend dans son ouvrage Du Citoyen. Cette expression n’est pas de lui à l’origine — elle est attribuée au dramaturge latin Plaute —, mais c’est Hobbes qui lui donne sa portée philosophique. Elle résume une situation où chaque individu représente un danger potentiel pour les autres, non parce qu’il est foncièrement cruel, mais parce que la structure même de la situation le pousse à la méfiance et à l’agressivité pour assurer sa survie.

Le résultat ? Un état de guerre de chacun contre chacun et Hobbes précise un point important : la guerre, ici, ne désigne pas le combat permanent. Elle désigne une disposition, une tendance, un climat d’insécurité généralisé.

Une vie « solitaire, misérable et brève »

Les conséquences sont terribles. Hobbes les décrit dans un passage devenu célèbre du chapitre XIII : dans cet état, il n’y a ni agriculture, ni navigation, ni commerce, ni arts, ni sciences, ni construction durable. Pourquoi ? Parce que personne ne peut s’investir dans un projet à long terme quand il risque de tout perdre à chaque instant.

Et Hobbes conclut : la vie de l’homme y est « solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève ».

Il n’y a pas non plus de justice au sens propre. Puisqu’il n’existe ni loi ni convention, rien ne peut être « juste » ou « injuste ». Chacun juge par lui-même du bien et du mal selon ses propres désirs, ce qui nourrit les conflits et la violence. C’est un point à retenir chez Hobbes : la morale n’existe pas avant l’État. C’est l’État qui, en fixant des règles communes, rend possible la distinction entre le juste et l’injuste.

Hobbes ajoute un argument redoutable, qui s’adresse directement au lecteur sceptique : vous qui doutez de ma description, demandez-vous pourquoi vous verrouillez votre porte le soir, pourquoi vous fermez vos coffres à clef, pourquoi vous vous méfiez même de vos propres concitoyens. Vos actes trahissent la même méfiance que celle que je décris.

Le contrat social : comment les hommes inventent l’État

Un calcul rationnel, pas un élan de générosité

Heureusement, Hobbes ne s’arrête pas à ce tableau sombre. Les hommes sont certes des êtres de passions, mais ils sont aussi rationnels. Et la raison leur dit une chose très claire : il faut sortir de cet état de nature à tout prix, car la mort violente est le pire des maux.

C’est la peur de la mort et le désir de vivre en paix qui poussent les individus à conclure un accord. Pas la bonté, pas l’altruisme, pas l’amour du prochain. Un pur calcul d’intérêt : je renonce à mon droit de faire tout ce que je veux, à condition que les autres en fassent autant, et nous désignons ensemble une autorité qui fera respecter cet accord. C’est ce que Hobbes appelle le pacte social.

Un pacte de chacun avec chacun (et non avec le souverain)

Voici un point technique mais essentiel, et souvent mal compris dans les copies de dissertation. Chez Hobbes, le contrat n’est pas un accord entre le peuple et le souverain. C’est une série d’engagements réciproques de chacun avec chacun : « j’accepte de transférer mon droit si tu fais de même. »

Autrement dit, les individus s’accordent entre eux pour instituer une même autorité. Le souverain, lui, n’est pas une partie dans le contrat. Il reçoit le pouvoir comme un don. Il n’a rien promis en retour. C’est précisément ce qui fonde, aux yeux de Hobbes, le caractère absolu de sa souveraineté : puisqu’il n’a pas contracté, il n’est lié par aucune obligation envers les sujets.

Les sujets, en revanche, sont doublement obligés : envers les autres citoyens (chacun a promis aux autres d’obéir) et envers le souverain (auquel ils ont cédé leur droit). Rompre l’obéissance, c’est trahir le pacte passé avec l’ensemble de ses concitoyens, et risquer de replonger la société dans l’état de nature.

Ce que chacun gagne — et ce que chacun perd

Ce pacte social est un échange : on renonce à sa liberté naturelle (le droit de faire tout ce que l’on veut) et on obtient en retour des libertés civiles, c’est-à-dire la garantie de pouvoir vivre, travailler, posséder, sans être attaqué ou en étant protégé par les forces de l’ordre. On perd en indépendance, mais on gagne en sécurité et en droits.

La finalité du pacte social chez Hobbes est donc très claire : la paix civile et la protection des individus. Ce n’est pas la liberté politique au sens moderne, pas l’égalité, pas la participation démocratique. L’objectif c’est la survie . C’est ce qui distingue fondamentalement Hobbes de Rousseau.

Le Léviathan : un État souverain et absolu

Pourquoi Hobbes veut un pouvoir sans limites

L’État qui naît de ce contrat, Hobbes l’appelle le Léviathan — du nom du monstre biblique invincible, repris comme métaphore d’un pouvoir si puissant que rien ne peut lui résister. Le frontispice célèbre du Léviathan (1651) représente un géant couronné dont le corps est composé de centaines de petits individus. Il tient dans une main le glaive (la force militaire) et dans l’autre le sceptre (l’autorité politique et religieuse). Au-dessus, une citation biblique : « il n’est pas de pouvoir sur terre qui puisse lui être comparé. »

Cette image résume toute la théorie de Hobbes : l’État est une personne unique qui rassemble en elle la multitude des volontés individuelles. Sa souveraineté doit être absolue, indivisible et perpétuelle. Pourquoi ? Parce que si le pouvoir est divisé, si plusieurs autorités se disputent la décision, on retombe dans le conflit — et donc dans l’état de nature. L’unité du pouvoir est la condition de la paix.

Les droits du souverain : législation, justice, armée, religion

Hobbes attribue au souverain une concentration de pouvoirs considérable. Le souverain est legibus solutus, c’est-à-dire au-dessus des lois qu’il édicte lui-même. Concrètement, il dispose du droit exclusif de faire les lois civiles, de les interpréter et de les abroger. Il organise les tribunaux, décide des peines et des récompenses. Il contrôle l’armée, la police et les moyens de coercition. Il décide de la guerre et de la paix. Il fixe même les doctrines religieuses autorisées dans l’État, car pour Hobbes, les conflits religieux sont l’une des causes majeures de guerre civile.

C’est beaucoup. C’est même effrayant. Et Hobbes en est parfaitement conscient. Mais sa réponse est limpide : les abus possibles du pouvoir souverain sont un moindre mal comparé à l’horreur de l’état de nature. Un mauvais gouvernement vaut toujours mieux que pas de gouvernement du tout.

Monarchie, aristocratie, démocratie : Hobbes compare

Hobbes reconnaît que l’État peut prendre trois formes : la monarchie (un seul gouverne), l’aristocratie (quelques-uns gouvernent) et la démocratie (tous gouvernent en assemblée). Dans les trois cas, la souveraineté doit rester une et indivisible.

Néanmoins, Hobbes manifeste une nette préférence pour la monarchie absolue. Ses arguments sont pragmatiques : un monarque décide plus vite, garde mieux les secrets, et son intérêt privé coïncide plus directement avec l’intérêt public. Mais il insiste sur le fait que ce qui compte n’est pas le nombre de gouvernants, mais l’unité et l’indivisibilité du pouvoir qu’ils exercent.

Alors, l’État est-il un mal nécessaire ?

Un remède plutôt qu’un mal

Nous y voilà. Si l’on posait directement la question à Hobbes, il reformulerait probablement la question. Pour lui, l’État n’est pas à proprement parler un mal. C’est un remède, un mécanisme construit rationnellement pour échapper au plus grand mal qui soit : la guerre de tous contre tous.

Certes, l’État impose des contraintes. Il limite la liberté. Il peut être dur, parfois injuste. Mais ces maux « pâlissent », dit Hobbes, en comparaison de ce qui attend les hommes sans lui. Le contrat social est un calcul de moindre mal : on renonce à une liberté sans sécurité pour obtenir une liberté réduite mais protégée.

Si l’on veut être précis, on pourrait dire que Hobbes ne considère pas l’État comme un mal nécessaire, mais comme un artifice nécessaire — une construction humaine, rationnelle et désirable, même avec ses défauts.

Quand l’obéissance cesse d’être due

Hobbes va même plus loin, et c’est un point souvent négligé. Il admet que si l’État ne remplit plus sa fonction fondamentale de protection, l’obligation d’obéir peut cesser. Si le souverain menace directement la vie du sujet, celui-ci retrouve son droit naturel de se défendre.

Autrement dit, l’obéissance n’est pas inconditionnelle. Elle est conditionnée par la sécurité. L’État vaut tant qu’il protège mieux que l’absence d’État. C’est une nuance fondamentale qui montre que Hobbes n’est pas un simple apologiste de la tyrannie.

Hobbes face à Rousseau : deux visions de l’état de nature

Il est presque impossible de parler de Hobbes sans le comparer à Rousseau, tant leurs positions s’opposent sur l’état de nature.

Pour Hobbes, l’état de nature est un enfer : les hommes sont égoïstes, méfiants, violents par nécessité. L’État vient mettre de l’ordre dans ce chaos. Pour Rousseau, c’est exactement l’inverse. L’homme à l’état de nature est un être paisible, solitaire, guidé par la pitié naturelle. C’est la société qui le corrompt, qui crée les inégalités et les conflits.

Là où Hobbes fonde un État absolu pour protéger les individus contre eux-mêmes, Rousseau cherche un contrat qui permette à chacun de rester libre tout en obéissant à la loi commune. Ce sont deux réponses radicalement différentes à la même question : pourquoi obéir à l’État ?

Erreurs fréquentes sur Hobbes

« Hobbes dit que l’homme est méchant par nature. » Pas exactement. Hobbes ne porte pas de jugement moral sur la nature humaine. Il dit que les passions et les désirs ne sont pas des péchés en eux-mêmes. C’est la situation (l’absence de loi) qui rend les comportements destructeurs rationnels. L’homme n’est pas un loup par essence, il le devient quand rien ne le protège.

« L’état de nature est un fait historique. » Non. C’est une fiction théorique, un modèle conceptuel. Hobbes l’utilise comme outil de démonstration, pas comme récit des origines de l’humanité.

« Le contrat est passé entre le peuple et le souverain. » Erreur classique. Le contrat est passé de chacun avec chacun. Le souverain n’est pas partie au contrat, ce qui explique qu’il ne soit lié par aucune obligation envers les sujets.

« Hobbes est un partisan aveugle de la tyrannie. » Réducteur. Hobbes défend un pouvoir fort, mais il reconnaît que l’obéissance cesse d’être due si le souverain ne protège plus ses sujets.

« Hobbes rejette la démocratie. » Nuance. Il préfère la monarchie pour des raisons d’efficacité, mais il admet que la démocratie, l’aristocratie et la monarchie sont trois formes légitimes d’un même pouvoir souverain.

FAQ — Hobbes et le Léviathan

Que signifie « l’homme est un loup pour l’homme » chez Hobbes ?

Cette formule, reprise de Plaute, exprime l’idée que dans l’état de nature, chaque individu représente un danger potentiel pour les autres. Ce n’est pas un jugement moral définitif sur la nature humaine, mais la description d’une situation où la méfiance et la rivalité rendent la violence rationnelle à cause d’une minorité irrationnelle qui attaque les autres.

Quelle différence entre l’état de nature chez Hobbes et chez Rousseau ?

Chez Hobbes, l’état de nature est un état de guerre permanente. Chez Rousseau, c’est un état de paix relative, car l’homme naturel est solitaire, paisible et doué de pitié. Pour Hobbes, l’État libère de la violence ; pour Rousseau, c’est la société qui crée la violence.

Pourquoi le souverain n’est-il pas lié par le contrat social ?

Parce que le contrat est passé entre les individus eux-mêmes, et non avec le souverain. Ce dernier reçoit le pouvoir comme un transfert unilatéral. N’ayant rien promis, il n’est tenu par aucune obligation juridique envers ses sujets.

Hobbes est-il un défenseur de la tyrannie ?

Non. Hobbes défend un pouvoir souverain fort, mais il précise que la finalité de ce pouvoir est la protection des sujets. Si le souverain menace directement la vie d’un individu, celui-ci retrouve son droit naturel de résistance.

Pourquoi Hobbes appelle-t-il l’État « Léviathan » ?

Le Léviathan est un monstre marin biblique d’une puissance irrésistible. Hobbes utilise cette image pour signifier que l’État doit être assez puissant pour imposer la paix à tous. C’est un « dieu mortel », une création humaine à laquelle on doit obéissance tant qu’elle assure la sécurité.

Conclusion

Sa réponse à la question « l’État est-il un mal nécessaire ? » est finalement plus subtile qu’on ne le croit : l’État n’est pas un mal, c’est un remède. Un remède imparfait, certes, mais infiniment préférable à la maladie qu’il combat.

Quel sujet de dissertation peut-on traiter avec Hobbes ?

Hobbes est mobilisable dans de nombreux sujets classiques : « L’État est-il un mal nécessaire ? », « Peut-on désobéir à l’État ? », « La liberté est-elle menacée par l’État ? », « L’homme est-il naturellement violent ? », « Qu’est-ce qui légitime le pouvoir politique ? ».

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À bientôt, Caroline.

L’État en philosophie

La notion d’État – programme de philosophie

Bienvenue dans cet article, dans lequel nous allons parler de la notion d’État en philosophie.

Je vais d’abord faire un point sur la définition que l’on peut donner de l’État. Puis, je reviendrai sur les grands problèmes classiques qui se posent sur la notion d’État en mentionnant quelques auteurs intéressants à connaître sur cette notion.

Aujourd’hui on peut définir l’État comme l’ensemble des institutions politiques, juridiques, militaires, administratives et économiques qui organisent une société sur un territoire donné.

C’est une autorité souveraine qui s’exerce sur un peuple particulier. Cette autorité est dite souveraine car l’État exerce un pouvoir sur le peuple et n’est lui-même soumis à aucune autorité supérieure. Il n’y a rien au dessus de l’État. Même quand un État rejoint l’Union européenne par exemple, il peut décider ensuite de ne pas appliquer ces décisions ou même de quitter cette union. C’est ce qu’a choisi de faire l’État anglais avec le Brexit.

Enfin, l’État est un pouvoir dit institutionnalisé, cela signifie que le pouvoir de l’État est détaché de ceux qui exercent concrètement le pouvoir. L’État existe et existera même si le roi ou le Président change.

C’est donc un pouvoir permanent. c’est cette permanence du pouvoir de l’État qu’exprime la formule « le roi est mort, vive le roi ! »

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A présent voici quelques grandes questions philosophiques sur la notion d’État :

– Premier sujet : L’État restreint-il la liberté individuelle ?

L’État en tant qu’il exerce une autorité sur le peuple par l’intermédiaire de lois est-il une limite à la liberté individuelle ? Ou au contraire, est-il une condition de cette liberté individuelle ?

En d’autres termes, serions-nous davantage libres s’il n’y avait pas de loi ? A cette question, le philosophe libéral Locke, répond sans ambiguité :

 » Il est certain que la fin d’une loi n’est pas d’abolir ou de restreindre la liberté mais de la préserver et de l’augmenter. (…) Car la liberté consiste à n’être pas exposé à la contrainte et à la violence des autres ; ce qui ne peut se trouver là ou il n’y a pas de loi.

En effet, pour Locke, l’Etat est crée pour faire en sorte que la vie, la liberté et la propriété de chaque individu soit protégée. En l’absence d’Etat et de lois, chaque individu risquerait d’être soumis par un autre dès lors qu’il est plus fort que lui. Ce serait le règne de la loi du plus fort et dans cette condition s’il nous arrive d’être libre nous ne le restons pas longtemps.

Mais, si l’Etat apparait comme une condition de la liberté individuelle, ne peut-il pas aussi être un danger pour cette liberté ? Que dire d’un Etat qui aurait à sa tête un despote  gouvernant seul et exerçant un pouvoir absolu ?

Ne représenterait-il pas alors plutôt un danger pour la liberté individuelle ?

Sur cette question,  vous pouvez vous intéresser notamment à Montesquieu, qui est un philosophe français du 18e siècle. Il est notamment connu pour avoir écrit De l’esprit des lois, œuvre dans laquelle il réfléchit notamment aux raisons qui expliquent la corruption des régimes politiques c’est-à-dire par exemple comment une démocratie peut dégénérer en despotisme.

Pour Montesquieu, il n’est pas réaliste d’attendre que le souverain quel qu’il soit, soit toujours moral et toujours honnête. Les êtres humains sont ainsi fait que lorsqu’ils ont le pouvoir, il leur est difficile de rester intègre. Montesquieu développe ainsi cette idée, aujourd’hui bien connue, selon laquelle le pouvoir corrompt.

Il dit ainsi : « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »

Alors, pour s’assurer que le souverain ne soit pas tenté d’abuser de son pouvoir, il faut mettre en place des règles qui vont limiter son pouvoir. C’est ce que Montesquieu appelle la séparation des pouvoirs. Principe qui est devenu un fondement de nos démocraties contemporaines. Selon ce principe, il est nécessaire afin que le régime ne dégénère pas en despotisme que les pouvoirs (exécutifs, législatifs et judiciaires) restent séparés, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas être aux mains des mêmes personnes.

– Deuxième sujet : Peut-il y avoir une société sans État ?

Ou en d’autres termes, les êtres humains peuvent-ils vivre ensemble pacifiquement sans qu’un État exerce sur eux une autorité ?

Sur cette question Hobbes, philosophe anglais du 17e siècle répondra catégoriquement non. A ses yeux, en l’absence d’État, il n’y a pas de vie en société possible, mais seulement une « guerre de chacun contre chacun ».

Dans l’hypothétique état de nature, même si la majorité des hommes sont rationnels, il y a une minorité irrationnelle qui attaque les autres et va ce faisant conduire chaque individu à craindre pour sa vie et à attaquer les autres. La constitution d’un État qui assure la sécurité apparaît alors comme absolument nécessaire pour que les hommes puissent vivre ensemble et ce, même si une fois édifié, cet État peut représenter un danger pour l’individu s’il abuse de son pouvoir.

Mais cette idée que l’État serait finalement un mal nécessaire n’est-elle pas une idée défendue par la classe dominante afin de garder le contrôle sur le reste de la société ? L’anarchiste russe du 19e siècle Bakounine défend ainsi que l’État est toujours contrôlé par la classe dominante de la société qui s’en sert pour servir ses intérêts et exploiter les classes inférieures. A ses yeux, tant que l’État subsiste, ceux qui sont à sa tête abuseront du pouvoir.

Or, pour lui, l’idée qu’il doit toujours y avoir un État n’est pas vraie. Il doit y avoir un ordre et une organisation, à n’en pas douter, et c’est en ce sens que l’anarchie contrairement à ce que l’on pense souvent n’est pas le chaos. Mais, pour Bakounine, cet ordre doit être assuré à une échelle plus petite que l’État. Il propose ainsi d’organiser la société en fédération. Pour lui, chaque individu doit appartenir à une commune ou à une association et ces groupes doivent interagir entre eux et s’organiser au maximum de manière horizontal.

Troisième sujet : L’obéissance à l’État est-elle toujours une obligation ?

Ou en d’autres termes, faut-il toujours obéir à l’État et aux lois si celui ci édicte des lois injustes par exemple ? Ne peut-on pas et même ne doit on pas désobéir si la loi nous apparaît contraire au bien ?

A cela Spinoza répond qu’il faut toujours obéir à l’État car même si parfois certaines lois sont injustes, cela fait courir beaucoup trop de risques à la société et donc aux individus si chacun commence à juger du juste et de l’injuste par lui-même.

Pour justifier cette thèse Spinoza avance entre autres deux arguments :

– D’abord, l’État garantit la paix et la sécurité aux individus, ils doivent donc éviter de remettre en question les lois de l’État car c’est parce que les lois sont respectées par la majorité qu’ils sont en sécurité. Ils risquent de perdre cette sécurité en fragilisant l’État.

– Deuxième argument :  Pour Spinoza, les hommes doivent admettre qu’ils sont aussi des êtres de sentiment et qu’il y a donc très souvent des décisions qu’ils prennent poussés par des sentiments plutôt que par leur raison. Ils doivent donc s’abstenir de décider tout seul.

Spinoza dit ainsi :

« On ne saurait concevoir que chaque citoyen soit autorisé à interpréter les décisions ou lois nationales. Sinon, chacun s’érigerait ainsi en arbitre de sa propre conduite. » Spinoza, Traité politique

A cette thèse de Spinoza, on peut opposer celle de Thoreau, philosophe américain du 19e siècle qui dans « De la désobéissance civile » écrit :

« La seule obligation que j’ai le droit d’adopter c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste » Thoreau, La désobéissance civile

Selon lui, il est légitime de commettre des actions illégales non violentes afin de protester contre une loi injuste. Il affirme la primauté de la conscience morale sur la loi de l’État c’est-à-dire que si la loi est injuste et si le citoyen juge en conscience qu’elle l’est alors il a le devoir d’y désobéir. Il est l’inventeur du concept de « désobéissance civile »: la désobéissance devient, selon lui, un devoir moral lorsque la loi est injuste ou immorale, car obéir serait une manière de cautionner cette loi. C’est ce qu’il fait notamment avec l’esclavage. Il accueille des esclaves en fuite chez lui et en aide quelques-uns alors que les autorités de son pays pourchassent les esclaves en fuite et demandent aux citoyens de les dénoncer.

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D’une manière générale, nous pouvons définir la démocratie comme un type d’organisation politique dans lequel c’est le peuple qui détient le pouvoir. Néanmoins, nos démocraties occidentales actuelles sont-elles en tous points comparables avec la démocratie que connaissaient les athéniens ?

La démocratie n’est-elle qu’un idéal inaccessible ?

D’une manière générale, nous pouvons définir la démocratie comme un type d’organisation politique dans lequel c’est le peuple qui détient le pouvoir. Néanmoins, nos démocraties occidentales actuelles sont-elles en tous points comparables avec la démocratie que connaissaient les athéniens ? 

La démocratie des modernes

Benjamin Constant, homme politique et intellectuel français de la fin du 18e siècle, s’attache ainsi à montrer dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes combien ce serait une erreur de vouloir construire la démocratie moderne sur le modèle de la démocratie antique. En effet, selon Constant, le modèle antique de la démocratie directe où chaque citoyen participe effectivement aux décisions n’est plus réalisable dans nos sociétés car le nombre des citoyens est trop élevé. La démocratie moderne est donc une démocratie représentative, c’est-à-dire que les citoyens détiennent le pouvoir non directement, mais indirectement par l’intermédiaire des représentants qu’ils élisent. Ce faisant, chaque citoyen quand bien même il reste souverain, n’a plus le même poids dans les décisions collectives. C’est pourquoi, selon Constant, dans nos sociétés modernes, la sphère privilégiée de l’exercice de la liberté n’est plus la sphère politique, mais la sphère privée car c’est dans cette sphère que les individus ont le sentiment d’une réelle maîtrise.

« Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. » (Constant B., De la liberté des anciens comparée à celle des modernes in Ecrits politiques, Paris, Gallimard, 1997, p.603)

Ainsi, les citoyens des démocraties modernes ne se considèrent pas comme libres parce qu’ils ont le pouvoir politique, mais parce qu’ils sont libres et assurés de pouvoir faire ce qui leur plaît en toute tranquillité dans leur vie privée. C’est cette nouvelle conception de la liberté que Constant baptise « Liberté des modernes ». Le rôle de l’État consiste alors à garantir à chaque individu que rien ni personne ne viendra interférer dans le cercle de ses activités privées. Il oppose cette liberté des modernes à « la liberté des anciens » pour qui être libre consistait essentiellement à participer directement aux décisions qui concernaient la collectivité. Or, selon Constant, ce modèle antique de la démocratie directe ne convient pas aux sociétés modernes, notamment parce qu’indépendamment du problème du nombre trop important de citoyens, il ne laisse aucune place à la liberté individuelle. Constant s’attache à montrer que le pendant de la grande liberté politique des Anciens est une totale soumission aux règles de la communauté dans la sphère privée. Le citoyen antique n’a notamment aucune liberté de mœurs, ses actions sont soumises à une censure très stricte et il doit se conformer en tous points aux normes de la cité dans laquelle il vit.

« Vous ne trouverez chez eux [les anciens] presque aucune des jouissances que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les modernes. Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. […] Ainsi, chez les anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés. » (Constant B., De la liberté des anciens comparée à celle des modernes dans Ecrits politiques, Paris, Gallimard, 1997, p.594-595)

Une démocratie qui ne repose pas sur la vertu des citoyens

Constant entend ainsi dénoncer l’erreur des Jacobins qui prétendaient établir une nouvelle république fondée sur la vertu. Selon lui, les révolutionnaires français influencés par la pensée de Rousseau ont cru pouvoir instaurer une démocratie comparable aux démocraties de l’Antiquité et, constatant que ce régime reposait sur la vertu des citoyens et leur dévouement à l’intérêt public, ils ont entrepris de rééduquer les Français dans ce sens. Cette violation de la liberté individuelle est inacceptable pour Constant et selon lui, elle explique l’échec de la Révolution.

« Vous savez, messieurs, ce qui en est résulté. Des institutions libres, appuyées sur la connaissance de l’esprit du siècle, auraient pu subsister. L’édifice renouvelé des anciens s’est écroulé […]. C’est que le pouvoir social blessait en tout sens l’indépendance individuelle sans en détruire le besoin. […] L’indépendance individuelle est le premier des besoins modernes. En conséquence, il ne faut jamais en demander le sacrifice pour établir la liberté politique. » (Constant B., De la liberté des anciens comparée à celle des modernes dans Ecrits politiques, 1997, p.608)

La démocratie des modernes doit donc être une démocratie qui laisse les citoyens libres de leurs opinions, de leurs religions et de leurs affaires. Le problème étant, selon Constant, que les citoyens pourraient alors se désintéresser des affaires publiques pour ne plus se soucier que de leurs affaires privées.

« Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre de droit de partage dans le pouvoir politique. Les dépositaires de l’autorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, exceptée celle d’obéir et de payer ! […] Quelque touchant que soit un intérêt si tendre, prions l’autorité de rester dans ses limites. Qu’elle se borne à être juste ; nous nous chargerons d’être heureux. » (Constant B., De la liberté des anciens comparée à celle des modernes dans Ecrits politiques, 1997, p.616-617)

La démocratie serait alors en danger dans la mesure où les citoyens pourraient paradoxalement renoncer à leurs droits politiques dès lors qu’ils ne voient plus les liens d’interdépendance entre les décisions politiques et leurs affaires privées.

La démocratie en danger

Ce risque que courent les démocraties modernes a été notamment mis en évidence par Alexis de Tocqueville, philosophe et homme politique du 19e siècle, dans son étude de la démocratie américaine. Pour davantage de précisions sur Tocqueville et la démocratie je vous renvoie à cet article. En effet, dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville étudie les mœurs, c’est-à-dire les habitudes, idées, croyances des citoyens américains et montre comment leur amour de l’égalité et l’égalisation effective des conditions dans la société américaine, les conduisent peu à peu à se désintéresser de l’engagement politique. Un des traits caractéristiques, aux yeux de Tocqueville, des sociétés démocratique est l’essor de l’individualisme. Les individus se considèrent comme d’égale valeur, ils ne se fient plus qu’à leurs propres opinions et croyances. Ce faisant, ils s’isolent, il n’y a plus de lien social entre les individus tel qu’il existe dans une société hiérarchique où chacun doit commander ou rendre des comptes à un autre.

« L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi crée une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. […] L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. » (DA, II, 2, chap.2, p. 125)

Les individus dans les sociétés démocratiques s’intéressent de moins en moins à la politique, car ils considèrent qu’il est plus intéressant pour eux d’exercer leur liberté dans le domaine privé et ne voient pas qu’ils ne sauraient se désintéresser de la politique sans prendre le risque que d’autres prennent des décisions qui pourraient leur être défavorables. Cette tendance des citoyens à ne plus prendre part activement à la politique pourrait, selon Tocqueville,  avoir des conséquences désastreuses quoique inédites. Il annonce ainsi le risque d’avénement d’une nouvelle forme de despotisme qu’il appelle « despotisme doux ».

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternel si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. » (D.A. II, p. 385)

Le despotisme que peuvent craindre les démocraties

Or, si ce despotisme est doux, il n’en est pas moins dangereux et ce pour au moins trois raisons. D’une part, c’est un despotisme qui se développe petit à petit, sans violence, et sous couvert d’intérêt commun, si bien que contrairement au despotisme violent tel que le définissait Montesquieu, ce despotisme nouveau peut se développer sans provoquer le sursaut des citoyens qui n’y voient pas une remise en cause fondamentale de leur liberté. D’autre part, une fois que les citoyens ont pris l’habitude de ne plus se soucier que de leurs petites plaisirs privés, ils sont prêts à sacrifier leur liberté si cela leur permet de conserver leur tranquillité. C’est pourquoi Tocqueville craint que les citoyens démocratiques ne soient plus capables de se révolter si l’on met en danger leur liberté. Enfin, il s’agit alors d’une société sécuritaire où tous les faits et gestes des citoyens sont contrôlés. Ainsi, le pouvoir ne cherche pas à rendre les hommes adultes et autonomes, au contraire il cherche à les rendre dépendants et uniquement préoccupés par des choses futiles.

Aux yeux de Tocqueville, c’est vers ce type de despotisme que risque de dériver la démocratie, si les citoyens ne prennent pas conscience de l’importance de l’engagement politique. Or, il montre qu’il est possible de mettre en place des institutions pour éduquer les citoyens et les rendre conscients des effets qu’ont les décisions politiques sur leurs vies. L’erreur, selon lui, serait de leur laisser croire qu’ils peuvent ne pas s’occuper de politique sans que cela ait des conséquences pour eux. Tocqueville fait à ce propos l’éloge des américains qui ont su conserver leur liberté en encourageant les citoyens à s’engager au sein de jurys ou d’associations où ils apprennent à se soucier de l’intérêt commun et à voir qu’il est lié avec leurs intérêts privés.


Un sentiment de dépossession et d’impuissance

Selon Marcel Gauchet, dans L’avènement de la démocratie II, les citoyens de nos démocraties sont en proie à un malaise profond qui a pour cause un sentiment de dépossession et d’impuissance. En effet, les citoyens ont le sentiment qu’ils ne contrôlent plus le destin collectif, que les Etats perdent de leur pouvoir et qu’il est donc relativement vain de s’engager politiquement.

« Nous sommes de plus en plus libres à titre individuel mais cette liberté compte de moins en moins dans le façonnement du destin collectif. Nous avons de moins en moins de pouvoir collectivement parlant. C’est ce en quoi la démocratie perd son sens car elle est proprement la conversion de la liberté de chacun en pouvoir de tous. » (Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, II : la crise du libéralisme : 1880-1914, Paris, Folio, 2014)

Ainsi, selon lui, l’idée libérale l’a emporté sur le versant démocratique. La démocratie ne désigne alors plus que la garantie des libertés individuelles et non le gouvernement du peuple par le peuple. Nos démocraties sont des démocraties des Droits de l’homme, elles défendent les droits individuels et sont contre le politique parce qu’elles considèrent la liberté des personnes comme contradictoire avec le pouvoir. Il faut protéger les individus du pouvoir et donc faire en sorte qu’il y ait le moins de politique possible, voire plus de politique du tout grâce à un fonctionnement autorégulé. Mais n’est-ce pas alors renoncer à la démocratie ?

Pour finir, nous pourrions dire que la démocratie est aujourd’hui en crise car les citoyens ne considèrent plus la politique comme un moyen d’exercice de leur liberté, mais comme une menace pour leur liberté que ce soit par ce qu’elle peut avoir de contraignant ou parce qu’ils envisagent l’Etat comme une menace. Néanmoins, faut-il voir ici une crise qui pourrait effectivement mettre en danger la démocratie ? Au quel cas, il faudrait s’interroger sur les mesures à mettre en œuvre pour que les citoyens aient à nouveau le sentiment d’appartenir à une communauté politique souveraine. Ou bien ces inquiétudes sont-elles infondées ? Ne serait-il pas possible d’envisager une démocratie réduite à une procédure minimale (les élections), sans que cela présente un risque pour la souveraineté du peuple ? Plutôt que de s’inquiéter du désengagement des citoyens aux élections ne faut-il pas plutôt voir ici une transformation des formes d’engagements politiques, les citoyens prennant part à la vie politique, mais sous d’autres formes que la seule participation aux élections ?

Doit-on redouter ou se réjouir de l’avènement de la démocratie ? Le premier tome de De la démocratie en Amérique est publié en 1835. Il s’agit du compte rendu réfléchi du voyage aux Etats-Unis qu’accomplit Alexis de Tocqueville de mai 1831 à février 1832.

Tocqueville : De la démocratie en Amérique

Doit-on redouter ou se réjouir de l’avènement de la démocratie ? Le premier tome de De la démocratie en Amérique est publié en 1835. Il s’agit du compte rendu réfléchi du voyage aux Etats-Unis qu’accomplit Alexis de Tocqueville de mai 1831 à février 1832. Officiellement Tocqueville et son ami Beaumont doivent y examiner les institutions pénitentiaires américaines. C’est ce qu’ils feront, mais les questions qui occupent Tocqueville sont bien plus vastes. Ce voyage est d’abord le voyage d’un citoyen français qui voit son pays déchiré entre ceux qui redoutent l’avancée de la démocratie en France et ceux qui espèrent que la démocratie continue à progresser. Or, paradoxalement, aux yeux de Tocqueville, l’avènement de la démocratie et l’égalisation des conditions sont inévitables. L’enjeu n’est pas tant de déterminer si la démocratie adviendra que de savoir si celle-ci est compatible avec la liberté. Il part animé de cette question centrale : la démocratie peut-elle être un danger pour la liberté et notamment pour la liberté politique ? A première vue, cette interrogation semble paradoxale. Comment un régime que l’on peut définir comme le type d’organisation politique où c’est le peuple qui détient, ou qui contrôle, le pouvoir politique pourrait-il ne pas être compatible avec la liberté des citoyens ?

Il s’agit alors pour Tocqueville de montrer comment la démocratie, entendue d’abord d’un point de vue sociale dans le sens d’un état social où les conditions s’égalisent, pourrait, dans certaines conditions, conduire à une nouvelle forme de tyrannie ou à un genre nouveau de despotisme. Il se définit comme un éducateur politique qui doit montrer ce que l’on doit craindre de l’égalisation des conditions et du régime démocratique. Il entend précisément montrer à quelles conditions la démocratie restera compatible avec la liberté et cela implique de s’intéresser particulièrement aux institutions américaines et aux mœurs (idées, croyances, sentiments, habitudes) des américains. Néanmoins, il ne s’agit pas pour lui de proposer un modèle qu’il faudrait imiter scrupuleusement, mais de proposer une réflexion sur la démocratie dans le but d’instruire ses concitoyens français.

La nature de la démocratie

Dans l’œuvre de Tocqueville, le terme « démocratie » a deux significations différentes. Dans un premier sens, plus courant, il désigne par démocratie un type d’organisation politique dans laquelle c’est le peuple qui détient ou qui contrôle le pouvoir politique. Il s’agit donc du régime démocratique. En un second sens, beaucoup plus original, Tocqueville désigne par « démocratie » une certaine condition sociale ou un certain état de la société caractérisé par ce qu’il appelle « l’égalisation des conditions ». En effet, pour Tocqueville, on peut même dire que la démocratie c’est avant tout l’égalisation des conditions avant d’être un régime spécifique. Tout son propos dans De la démocratie en Amérique vise à étudier quelles sont les conséquences de l’égalisation des conditions sur les institutions politiques, les coutumes, les mœurs et les habitudes intellectuelles des citoyens. Il s’agit notamment de montrer que l’égalisation des conditions, donc la démocratie entendue comme état social, ne conduit pas nécessairement à l’instauration d’un régime démocratique où le peuple détient la souveraineté et où il se trouve donc libre politiquement.

L’égalisation des conditions n’est pas toujours compatible avec la liberté, elle peut aussi mener à la tyrannie, tel est l’enjeu. Selon lui, l’égalisation des conditions est inévitable et il suffit d’observer le mouvement de l’histoire pour constater qu’elle va en progressant constamment si bien que Tocqueville aperçoit dans ce triomphe de l’égalité l’expression d’une volonté divine. Mais, selon lui, l’homme reste néanmoins libre et il est de sa responsabilité de faire en sorte que l’égalité ne conduise pas à l’esclavage, mais à la liberté. Cela suppose de s’intéresser à certaines caractéristiques notables de l’état social démocratique qui sont des conséquences de l’égalisation des conditions : l’individualisme, la soif de conforts matériels et l’adoucissement des mœurs.


L’individualisme selon Tocqueville

Dans la société démocratique, les relations hiérarchiques fixes entre les classes (noblesse, bourgeoisie, ouvriers) et les fortes inégalités caractéristiques de la société aristocratique ont disparu. La propriété a été divisée et égalisée. Cela a des conséquences extrêmement positives, car chaque individu sans distinction de classe peut prétendre à se réaliser socialement, intellectuellement ou encore politiquement. Chaque individu cherche en lui-même ses opinions et croyances et refuse de se soumettre à un autre. Mais, selon Tocqueville, cela a aussi des conséquences plus ennuyeuses, car, paradoxalement, l’égalisation des conditions dissout le lien entre les individus au lieu de les rapprocher.

« L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi crée une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. […] L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. » (DA, II, 2, chap.2, p. 125)

En effet, chaque individu se considère comme l’égal de son voisin et n’a pas de compte social et politique à rendre à un membre d’une classe hiérarchiquement supérieure ou inférieure. De ce fait les liens sociaux du Moyen Âge sont rompus. Une des tâches majeures de la société démocratique est donc de recréer des liens entre les individus afin de remplacer les liens hiérarchiques perdus, car sans cela il n’y a plus une société, mais une multitude de petites sociétés privées. Nous verrons que cette tendance à l’individualisme peut devenir un danger pour la démocratie aux yeux de Tocqueville. 

La soif pour le confort matériel

Dans la société démocratique, on voit également apparaître selon Tocqueville, un attrait prononcé pour les conforts matériels. En effet, dans la société aristocratique, les différences de bien-être matériel n’étaient pas mises en question, chacun en fonction de sa classe trouvait sa situation normale, car c’était là un ordre social solidement ancré dans les mentalités. Au contraire, dans la société démocratique, chacun sait pouvoir améliorer sa condition et s’en préoccupe presque exclusivement car il n’a plus d’obligation envers les nobles ou l’église. Si l’on peut se féliciter de cette égalisation des conditions, dans le même temps, Tocqueville craint que les individus adoptent ce qu’il appelle un « matérialisme honnête », c’est-à-dire qu’ils en viennent à ne plus se préoccuper que des plaisirs matériels et à se désintéresser de toutes affaires politiques par exemple. Plus encore, il redoute que ces plaisirs restent de petits plaisirs dénués de passion et d’ambition.

« Ce que je reproche à l’égalité, ce n’est pas d’entraîner les hommes à la poursuite de jouissances défendues ; c’est de les absorber entièrement dans la recherche des jouissances permises. Ainsi il pourrait bien s’établir dans le monde une sorte de matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts. » (DA, II, 2, chap.XI, p. 167)

En un sens, Tocqueville regrette qu’avec l’égalisation des conditions les grandes âmes au passions excessives et aux grandes idées ne disparaissent pour ne laisser qu’une masse de petits individus aux préoccupations médiocres. Ce faisant, il montre clairement sa préférence pour le caractère de l’homme aristocratique sur celui de l’homme démocratique et s’inquiète que le goût de l’homme démocratique pour le bien-être ne le pousse à accepter que l’on limite sa liberté pour peu qu’on ne mette pas en danger ses possessions matérielles. Néanmoins, il ne s’agit pas là d’une fatalité et nous verrons qu’il est possible, selon Tocqueville, de limiter ce penchant des peuples démocratiques.

Tocqueville produit donc une description détaillée de l’état social démocratique des américains. Il montre quelles sont les conséquences de l’égalisation des conditions sur les mœurs, habitudes, idées des américains. Or, ces nouvelles habitudes si elles ne sont pas néfastes en elles-mêmes peuvent néanmoins si on n’y prend pas garde présenter un risque pour la liberté et le maintien effectif d’un régime démocratique. L’égalisation des conditions pourrait, en définitive, présenter un danger pour la démocratie.

Les problèmes de la démocratie

Aux yeux de Tocqueville, la démocratie américaine ne parvient pas à éviter l’écueil de la tyrannie de la majorité. En effet, un des dangers de la démocratie consiste à croire qu’en donnant la souveraineté au peuple, on se garantit contre toute forme de tyrannie. Or, selon Tocqueville, la démocratie, si elle est le règne d’une majorité toute puissante, n’est rien d’autre qu’un régime tyrannique. Si la majorité peut tout imposer à la minorité alors il ne s’agit plus d’un régime libéral, c’est-à-dire respectueux de la liberté et des droits de chaque individu que celui-ci fasse partie de la majorité ou de la minorité.

« Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu’on appelle peuple ou roi, démocratie ou aristocratie, qu’on l’exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis : là est le germe de la tyrannie, et je cherche à aller vivre sous d’autres lois. Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu’on l’a organisé aux Etats-Unis, ce n’est pas sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garantie qu’on y trouve contre la tyrannie. » (DA, I, 2, chap.VII, p. 350)

C’est pourquoi, pour Tocqueville, il faut que le gouvernement du peuple soit limité. Or, tel n’est pas le cas aux Etats-Unis car tous les pouvoirs émanent d’une manière ou d’une autre de la majorité. Non seulement le corps législatif représente la majorité, mais le pouvoir exécutif est lui aussi nommé par la majorité et les juges eux-mêmes sont, dans certains Etats, élus par la majorité. Afin de remédier à cela, Tocqueville, en fidèle lecteur de Montesquieu, suggère de distribuer les pouvoirs, c’est-à-dire de donner davantage d’indépendance au pouvoir exécutif et au pouvoir judiciaire vis-à-vis de la majorité. Il faudrait, selon lui, que ceux-ci ne soient pas dépendants de la majorité afin de pouvoir éventuellement s’opposer au pouvoir législatif si celui-ci prend des décisions néfastes pour les minorités.

Tocqueville s’inquiète donc du peu de garantie contre la tyrannie dans le système démocratique des Etats-Unis, mais plus encore, il redoute que les citoyens ne renoncent finalement à l’exercice de leurs droits politiques.


Les risques pour la liberté politique

Pour Tocqueville, la passion de l’homme démocratique pour l’égalité l’emporte sur toute autre, même sur celle pour la liberté. Ceci tient au fait que la liberté demande des efforts et de la vigilance alors que dans le même temps ses bienfaits peuvent passer inaperçus. En revanche, les bienfaits de l’égalité se font immédiatement sentir et n’exigent aucun effort. Les individus sont libres de se soucier de leurs affaires particulières et si les affaires communes demandent trop de leur temps, ils les abandonnent volontiers au soin de l’Etat.

« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes.

L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contretemps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. Ce sont là jeux d’oisifs qui ne conviennent point à des hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d’eux-mêmes. » (D.A. II, p.176)

C’est en ce sens, que l’individualisme est un danger pour la liberté politique, aux yeux de Tocqueville, car les hommes oublient que leur liberté n’est jamais totalement acquise et qu’elle doit être défendue. Les devoirs politiques des hommes démocratiques sont ce qui garantit la pérennité de la souveraineté du peuple et par devoirs politiques, Tocqueville n’entend pas seulement le fait de voter de temps à autre pour un représentant, mais le fait de participer à la vie commune par la participation aux institutions citoyennes : les jurys, les associations, la force publique…

En définitive, si les hommes démocratiques se désintéressent de la vie politique, Tocqueville prédit l’avènement d’une nouvelle forme de despotisme : un despotisme doux.

Un nouveau despotisme : le despotisme doux que craint Tocqueville

Le nouveau despotisme que redoute Tocqueville n’est pas le despotisme tel que Montesquieu le définissait. Il ne s’agit pas d’un pouvoir arbitraire faisant régner l’ordre par la crainte et la violence, mais d’un pouvoir absolu et doux. Le despotisme que doivent craindre les démocraties est celui d’un État qui petit à petit, profitant du désintérêt des citoyens pour la vie politique et de leur penchant à centraliser le pouvoir, étenderait son administration de manière à contrôler absolument tout.

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternel si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. » (D.A. II, p. 385)

Selon Tocqueville, les citoyens des démocraties ont tendance à donner le pouvoir à l’Etat, car soucieux avant tout d’égalité, ils n’aiment pas avoir des supérieurs et préfèrent s’en remettre à l’Etat, seul apte à diriger des individus égaux. Ce nouveau despotisme est d’autant plus dangereux pour Tocqueville que n’étant pas violent, on ne le voit pas advenir et qu’on ne peut donc se révolter contre lui. L’Etat organiserait alors tout dans l’intérêt des citoyens, organisant à leur place leur bonheur, décourageant leurs actions par une multitudes de règles contraignantes, allant presque finalement, selon la formule de Tocqueville  jusqu’à leur « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ». Ainsi, Tocqueville met en garde les citoyens des sociétés démocratiques contre leur amour de la tranquillité, s’ils ne restent pas vigilants, s’ils n’exercent pas effectivement leurs droits politiques alors ils risquent de se trouver tels des mineurs sous la tutel d’un Etat bienveillant, mais liberticide.

Néanmoins, si Tocqueville envisage qu’un tel despotisme puisse avenir, il ne s’agit pas d’une fatalité. Des solutions existent et c’est précisément dans le but de mettre au jour ces solutions que Tocqueville écrit De la démocratie en Amérique.

Solutions des problèmes selon Tocqueville

Si les sociétés démocratiques sont susceptibles de devenir despotiques pour Tocqueville, c’est notamment à cause de l’individualisme. En effet, le despotisme profite du désintéressement des citoyens pour les affaires communes pour les isoler. Une fois seul, le citoyen se trouve faible et démuni devant un Etat tutélaire et ne peut lui résister.

« L’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne. Le despotisme élève des barrières entre eux et les sépare. Elle les dispose à ne point songer à leurs semblables et il leur fait une sorte de vertu publique de l’indifférence. » (D.A. II, p. 131)

La grande sagesse des américains, aux yeux de Tocqueville, tient donc au fait qu’ils ont su lutter contre l’individualisme en forçant d’une certaine manière les citoyens à s’occuper des affaires communes. Il faut que les citoyens soient de temps à autre arrachés de leurs préoccupations strictement individuelles et amenés à sentir qu’ils dépendent aussi des autres. C’est pourquoi on a confié aux citoyens l’administration des petites affaires communes afin que chacun se rende compte qu’il existe un rapport entre les petites affaires publiques et ses plus grandes affaires privées. L’intérêt particulier et l’intérêt général sont liés. Ainsi, les américains ont de multiples façons fait en sorte que les citoyens développent des habitudes et des idées politiques et ce, en les incitant ou en les obligeant à prendre part à des institutions politiques.

Les habitudes politiques des américains

Si les américains sont encore libres, pour Tocqueville, c’est parce qu’ils ont su créer des liens entre les citoyens. Ceux-ci ne sont plus liés hiérarchiquement certes, mais ils s’unissent artificiellement dans des associations pour défendre des idées ou des pratiques. Le rôle des associations, qu’elles soient politiques ou civiles, est très important, aux yeux de Tocqueville, car d’une part elles permettent le développement d’intérêts communs et d’autre part, elles sont un contre-poids nécessaire au pouvoir de l’Etat. 

« Ce sont les associations qui, chez les peuples démocratiques, doivent tenir lieu des particuliers puissants que l’égalité des conditions a fait disparaître. Sitôt que plusieurs des habitants des États-Unis ont conçu un sentiment ou une idée qu’ils veulent produire dans le monde, ils se cherchent, et, quand ils se sont trouvés, ils s’unissent. Dès lors, ce ne sont plus des hommes isolés, mais une puissance qu’on voit de loin, et dont les actions servent d’exemple qui parle, et qu’on écoute. » (D.A. II, p.140-141)

Par ailleurs, selon Tocqueville, il faut absolument encourager le développement des associations notamment politiques car elles sont la condition du pluralisme et donc du maintien d’une démocratie effective. Ainsi, loin de considérer comme Rousseau que les associations peuvent être dangereuses, Tocqueville considère qu’elles sont nécessaires. Enfin, la pratique du jury permet d’inspirer aux citoyens l’habitude de se soucier de leurs droits et de les défendre. Chaque citoyen est susceptible d’être convoqué pour faire partie d’un jury et cette expérience participe à sa formation de citoyen.

« Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l’esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l’esprit du juge; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre. Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l’idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l’amour de l’indépendance ne sera plus qu’une passion destructive. » (D.A. II, p.101)

Ces diverses institutions sont ainsi autant de moyens d’éduquer les citoyens afin qu’ils se sentent concernés par les affaires publiques et détenteurs de droits précieux garants de leur liberté.

A travers son étude de la démocratie en amérique, Tocqueville montre donc que l’égalisation des conditions et la disparition des rapports hiérarchiques de classes, ne va pas nécessairement de pair avec l’instauration d’un régime politique libre et démocratique. Les américains ne vivent en démocratie que parce qu’ils ont été capables de lutter contre certains effets de l’égalisation des conditions tels que l’individualisme et la soif de biens matériels. Pour Tocqueville, la démocratie ne saurait être réduite à une procédure comme l’élection, un peuple n’est pas libre parce qu’il élit des représentants ponctuellement, mais parce qu’il participe aux décisions, parce qu’il s’intéresse à l’intérêt général, parce qu’il a une vie politique. Sans cette vie politique, les citoyens ne sont que des individus isolés et faibles face à un Etat bientôt despotique.