Ivan Illich : quand nos outils se retournent contre nous

Vous êtes en retard. Vous montez dans votre voiture, vous démarrez, et déjà la vitesse a quelque chose de magique. Quarante, soixante, quatre vingts kilomètres à l’heure. La machine vous rend rapide, libre, souverain.

Maintenant, faites le calcul étrange que proposait Ivan Illich au début des années 1970. Additionnez toutes les heures que cette voiture vous prend réellement : le temps passé au volant, embouteillages compris, mais aussi toutes les heures de travail nécessaires pour la financer, l’achat, l’essence, l’assurance, les réparations, le garage, les contraventions. Divisez ensuite la distance parcourue dans l’année par ce temps total. Dans Énergie et équité, Illich aboutit à un résultat déconcertant : l’automobiliste américain de son époque ne se déplaçait guère plus vite qu’un bon marcheur. Il croyait gagner du temps, il en avait perdu.

Ce calcul est daté, et nous verrons qu’il est discutable. L’idée qu’il porte, elle, ne l’est pas. Cet article propose de découvrir une pensée longtemps oubliée, aujourd’hui rediscutée : celle d’un auteur qui soutenait que l’école peut nuire à l’apprentissage, la médecine à la santé et la voiture au déplacement.

Qui est Ivan Illich ?

Situons brièvement l’homme, car son parcours éclaire sa pensée. Ivan Illich naît à Vienne en 1926 et meurt en 2002. Historien, polyglotte redoutable, il est aussi prêtre catholique et exerce d’abord dans une paroisse portoricaine de New York. Au début des années 1960, il fonde à Cuernavaca, au Mexique, un centre de recherche où affluent intellectuels et militants du monde entier. C’est de là que partent ses grands livres : Une société sans école en 1971, Énergie et équité, Némésis médicale, et surtout La Convivialité, qui contient le cœur de sa pensée.

L’idée centrale d’Illich : la contre-productivité

Si vous ne deviez retenir qu’un concept de cet article, ce serait celui-là. Ivan Illich l’appelle la contre-productivité, et il tient en une phrase : passé un certain seuil, une institution ou un outil se met à produire l’exact contraire de ce qu’il promet.

Le point de départ est de bon sens. Presque tous nos outils sont utiles, mais jusqu’à un certain point seulement. Une route facilite les déplacements. Un médicament soulage. Une école transmet des savoirs. Personne ne le nie, et surtout pas Illich. Le problème surgit lorsque ces outils franchissent une limite invisible et cessent de répondre à nos besoins pour se mettre à les fabriquer.

Le second seuil, ce moment où tout bascule

Dans La Convivialité, Ivan Illich décrit deux seuils. Le premier est celui où l’outil devient réellement utile : le vaccin qui protège, la route qui relie, le livre qui instruit. Jusque-là, tout va bien. Le second seuil est celui où l’outil se retourne. Il ne sert plus l’homme, il l’organise. Il finit par le déposséder des capacités mêmes qu’il prétendait renforcer.

Vous voyez donc que ce n’est pas l’outil en lui-même qui est en cause, mais son échelle et son emprise. Un même objet peut nous libérer d’un côté du seuil et nous enchaîner de l’autre. Il faut ici faire attention à un point : ce seuil est une manière illichienne de penser le développement des techniques, pas une grandeur mesurable, identique partout et calculable à la décimale. Nous y reviendrons, car c’est précisément là qu’on peut lui adresser une objection sérieuse.

La voiture, ou comment un moyen de transport supprime les autres

Reprenons la voiture, car c’est l’exemple le plus limpide. Au début, l’automobile ajoute une possibilité : je peux marcher, ou rouler, à mon gré. Belle liberté. Mais que se produit-il lorsque la voiture devient reine ? On aménage le territoire à sa mesure. Les distances s’allongent, les zones commerciales s’éloignent, les commerces de quartier ferment, les trottoirs se rétrécissent. Et voilà qu’un jour, dans bien des endroits, il devient très difficile de vivre sans voiture. Ce qui était une option est devenu une contrainte.

Illich a un nom pour ce phénomène : le monopole radical. Attention au contresens, car il ne s’agit pas du monopole d’une marque sur un marché. Il s’agit du monopole d’un seul type de solution sur un besoin tout entier. La voiture n’écrase pas seulement ses concurrentes commerciales, elle rend la marche elle-même plus difficile, et la ville moins habitable au piéton. L’outil ne se contente plus de nous servir, il supprime les alternatives et se rend indispensable.

Le raisonnement est toujours le même, et vous allez le retrouver ailleurs. Un outil précieux devient tyrannique dès qu’il ne laisse plus le choix.

Pourquoi Illich critique l’école

Pensez un instant à tout ce qu’un enfant sait faire avant d’entrer dans une salle de classe. Il marche, il court, il parle. Et pas seulement trois mots : il a assimilé la grammaire complète d’une langue, sans doute la chose la plus complexe qu’il apprendra jamais. Il sait négocier avec ses parents, inventer des jeux, deviner l’humeur des adultes. Tout cela sans professeur, sans programme, sans note. Puis il entre à l’école, et on lui enseigne insensiblement une chose qu’il ignorait : que pour apprendre, il faudrait qu’on vous enseigne.

C’est contre cette évidence qu’Illich se dresse. Il l’appelle le curriculum caché : derrière les mathématiques et l’orthographe, l’école transmettrait une leçon silencieuse, selon laquelle apprendre serait le produit d’un enseignement, ce savoir vaudrait d’autant plus qu’on y a consacré du temps et de l’argent, et seule une institution accréditée pourrait le certifier. Autrement dit, l’école nous apprendrait surtout à avoir besoin de l’école.

Soyons précis, car on prête souvent à Ivan Illich une position qui n’est pas la sienne, et l’inverse est également faux. Illich appelle bien à une société déscolarisée. Il ne demande pas de conserver l’école telle quelle en l’aménageant un peu : il vise la fin de la fréquentation scolaire légalement obligatoire et du monopole de l’institution sur l’éducation comme sur la certification. Son projet est de dissocier radicalement éducation, scolarisation et diplôme. Car si c’est l’école qui délivre les titres ouvrant les portes, alors ceux qui en sortent sans titre ne sont pas seulement démunis, on les tient pour responsables de leur propre échec. Sur ce point, Illich croise une intuition proche du déterminisme social selon Bourdieu, par des chemins pourtant très différents.

La convivialité : ce qu’Illich propose vraiment

Faut-il alors tout casser et revenir à la bougie ? C’est ici que sa pensée devient constructive, et c’est la partie qu’il ne faut surtout pas manquer. Illich n’est pas un ennemi des outils. Ce qu’il défend, c’est une certaine échelle des outils.

Il oppose deux familles. D’un côté, les outils industriels : puissants, centralisés, ils imposent leur programme à l’utilisateur et le transforment en consommateur. De l’autre, les outils conviviaux. Un outil convivial est un outil que chacun peut s’approprier facilement, employer à sa guise et mettre au service de ses propres fins, sans dépendre étroitement de ceux qui le fabriquent ou le contrôlent. Le vélo, la bibliothèque de quartier, l’outil du bon artisan : voilà des exemples qui élargissent notre autonomie au lieu de la confisquer.

Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu  Episode 8 : Une citation de Schopenhauer sur la difficulté d'atteindre le bonheur

La convivialité, chez Illich, désigne donc des rapports autonomes et créateurs entre les personnes, et entre les personnes et leur environnement. Non pas moins de technique, mais une technique tenue en bride, choisie, maintenue à la mesure de l’homme. Vous comprenez alors que cette réflexion rejoint les grands débats sur la notion de technique et sur le travail selon Marx, où se pose déjà la question de savoir si l’outil libère l’homme ou l’aliène.

Illich face au numérique : une question, pas une prophétie

Illich ne se contente pas de critiquer l’école, il imagine autre chose : ce qu’il appelle des réseaux du savoir. Plutôt qu’un système fermé imposant les mêmes contenus au même âge, il décrit un tissu ouvert de ressources, des répertoires où chacun proposerait de transmettre une compétence, des annuaires reliant ceux qui veulent apprendre la même chose, un accès libre à des mentors choisis.

Cela ne vous rappelle rien ? Difficile de lire ces pages de 1971 sans songer à internet, aux tutoriels, aux cours en ligne, aux forums où des inconnus s’entraident. L’intuition est étonnamment actuelle. Mais gardons-nous de conclure trop vite que le rêve d’Illich s’est réalisé, car la ressemblance est ambiguë. Le réseau élargit réellement l’accès au savoir, et il organise en même temps de nouvelles dépendances, à l’attention, aux plateformes, aux algorithmes qui décident de ce que nous voyons. Son projet laisse d’ailleurs une question décisive en suspens : comment garantir que la liberté d’apprendre ne devienne pas le privilège de celles et ceux qui disposent déjà de temps, de ressources et de capital culturel ?

Ivan Illich avait-il raison ? Trois objections sérieuses

Un bon lecteur de philosophie ne se contente jamais d’admirer une thèse, il la met à l’épreuve. À première vue, la critique d’Illich semble imparable. Mais examinons les objections, car elles sont solides.

La première touche à ses fameux seuils. À partir de quel moment, exactement, un outil devient-il contre-productif ? Illich reste souvent dans la suggestion plutôt que dans la mesure. Sa vitesse de l’automobiliste ramenée à celle d’un marcheur dépend beaucoup des chiffres retenus et du contexte américain des années 1970. C’est une image de raisonnement puissante, pas une démonstration scientifique.

La deuxième objection concerne la médecine. En attaquant l’institution médicale, n’oublie-t-il pas un peu vite les vaccins, la chirurgie, l’allongement considérable de l’espérance de vie ? Illich répondait qu’une part importante des progrès de santé venait de l’hygiène, de l’alimentation et de l’assainissement, plus que des hôpitaux. Cette thèse est très discutée, surtout si on la transforme en bilan général des progrès médicaux. Son apport le plus fort n’est d’ailleurs pas statistique : il distingue une iatrogenèse clinique, les dommages directs du soin, une iatrogenèse sociale, la médicalisation croissante de l’existence, et une iatrogenèse culturelle, cette dépossession des manières ordinaires de faire face à la souffrance, à la maladie et à la mort. C’est ce troisième niveau qui reste philosophiquement le plus fécond.

La troisième objection est la plus redoutable, car elle prend Illich à son propre jeu : c’est la question de l’égalité. Si l’on desserrait le monopole de l’école, qui en profiterait le plus ? Sans doute les familles qui possèdent déjà du temps, des ressources et un capital culturel suffisant pour organiser des apprentissages. Les autres risqueraient de se retrouver plus démunis encore. L’école obligatoire, avec tous ses défauts, demeure pour beaucoup le seul lieu qui desserre un destin déjà tracé. Illich voulait libérer ; ne risquait-il pas, sans le vouloir, d’abandonner ?

Et pourtant. Relisez ses pages à l’heure des GPS qui nous désorientent dès qu’ils s’éteignent et d’une économie qui a fait de la croissance une fin en soi. Comment ne pas entendre l’écho de sa question ? Illich est d’ailleurs devenu une référence importante pour de nombreux penseurs de la décroissance. Sa question, au fond, n’est pas technique. Elle est morale et politique : à partir de quel moment ce qui devait nous servir se met-il à nous asservir ?

Les contresens à éviter sur Illich

Le premier contresens consiste à croire qu’il veut simplement supprimer l’école, la médecine et la voiture. Il ne s’attaque pas aux outils, mais à leur démesure et à leur monopole. Confondre les deux, c’est passer à côté de tout son propos.

Le deuxième est d’en faire un nostalgique du passé. Illich ne rêve pas d’un retour à un âge d’or préindustriel. Il défend une technique choisie et maîtrisée, ce qui est très différent d’un rejet du progrès.

Le troisième est de réduire sa pensée à une querelle sur l’école, ce dont il s’agaçait lui-même. Son véritable adversaire est plus vaste : la croyance selon laquelle nos besoins les plus humains, apprendre, se soigner, se déplacer, devraient toujours être pris en charge par des institutions et des experts.

Le quatrième, enfin, est de traiter ses chiffres comme des vérités établies. Utilisez-les comme des illustrations, jamais comme des preuves.

Conclusion

Nous avons parcouru l’essentiel : la contre-productivité, ce seuil au-delà duquel l’outil se retourne, le monopole radical qui supprime les alternatives, et la convivialité qui donne à toute son œuvre une portée constructive. Vous savez désormais qu’Illich n’est pas un ennemi du progrès, mais un penseur de la juste mesure. Vous avez vu aussi que sa pensée mérite la critique, en particulier lorsqu’elle risque d’abandonner les plus fragiles au nom de leur libération.

Reste la question qu’il nous laisse en héritage : à partir de quel moment ce qui devait nous servir se met-il à nous gouverner ? Gardez-la en tête la prochaine fois que vous prendrez votre voiture, ouvrirez une application ou attendrez qu’une institution règle un problème à votre place.

Pour prolonger cette réflexion, vous pouvez lire mon article sur le déterminisme social selon Bourdieu, ou explorer la notion de technique : dans les deux cas, il s’agit de comprendre comment des structures que nous croyons extérieures à nous façonnent nos possibilités d’agir.

Et si vous souhaitez apprendre la philosophie de manière progressive, à partir des grandes questions de l’existence et du monde contemporain, découvrez ma formation.

J’espère que cet article vous permettra de comprendre Ivan Illich et de penser avec lui ou contre lui ! Dites-moi ce que cette pensée vous inspire.

À bientôt, Caroline

Laissez un commentaire