Bienvenue dans cet article, dans lequel je vais vous présenter la notion de vérité, qui est l’une des dix-sept notions du programme de philosophie en terminale. Je vais d’abord faire un point sur la manière de définir cette notion, car elle est source de confusions redoutables. Puis je passerai en revue les grandes questions possibles sur la vérité, en montrant à chaque fois comment on peut y répondre à l’aide d’auteurs classiques.
Définir la vérité
Commençons par la précision décisive, celle qui fait perdre le plus de points au bac. La vérité n’est pas la réalité. La réalité désigne ce qui existe indépendamment de notre pensée : les objets, les êtres, les phénomènes du monde. La vérité, elle, ne concerne jamais les choses elles-mêmes, mais nos énoncés sur ces choses. Un nuage est réel. L’affirmation « il y a un nuage » est vraie ou fausse. Retenez cette formule : les choses sont réelles, les propositions sont vraies.
Cela posé, il existe deux grandes façons de définir la vérité. La vérité-correspondance d’abord : un énoncé est vrai s’il correspond effectivement au réel, s’il est vérifié par l’expérience. On parle aussi d’adéquation entre la pensée et la chose. « Il pleut » est vrai si et seulement si, en regardant dehors, il pleut. La vérité-cohérence ensuite : un énoncé est vrai s’il découle logiquement et nécessairement des propositions qui le précèdent. C’est la vérité des mathématiques et de la logique. Si tous les hommes sont mortels et si Socrate est un homme, alors Socrate est mortel, et cette vérité ne demande aucune vérification par l’expérience.
Il faut ensuite distinguer soigneusement l’opinion et la vérité. L’opinion, la doxa des Grecs, est subjective et particulière : elle varie selon les individus, les cultures, les époques, et n’exige aucune justification rationnelle. La vérité, l’épistèmè, est objective et universelle : elle s’impose à tout esprit rationnel et exige des preuves ou une démonstration. « J’aime ce tableau » est une opinion, et personne ne peut me la contester. « 2 + 2 = 4 » est une vérité, et personne ne peut la refuser.
Les grandes questions sur la vérité
Bien, à présent, quels sont les grands problèmes philosophiques que l’on peut poser sur la vérité ? Je vais vous en donner quelques-uns parmi les plus importants, avec quelques réponses classiques.
Peut-on dire « à chacun sa vérité » ?
C’est un sujet très classique, et la formule paraît sympathique. Elle a d’ailleurs une histoire : le sophiste Protagoras affirmait que l’homme est la mesure de toute chose.
Platon lui oppose une objection redoutable. Si toute vérité est relative, alors l’affirmation « toute vérité est relative » l’est aussi. Imaginez la scène : votre interlocuteur vous dit qu’il n’y a pas de vérité absolue, et vous lui demandez si cette affirmation est absolument vraie. Le relativisme rencontre ici une difficulté réelle : s’il veut présenter sa thèse comme universellement vraie, il semble se contredire ; s’il la relativise à son tour, il renonce à lui donner une portée générale, et donc à convaincre quiconque ne le suit pas déjà. Platon remarque avec ironie que si l’homme est la mesure de toute chose, le babouin et le têtard le sont tout autant, puisqu’ils perçoivent aussi.
Le relativisme risque par ailleurs de confondre l’opinion et la vérité. Dire « ce vent me semble froid » exprime une perception, et là, chacun la sienne. Dire que la température est de 10 degrés est autre chose : c’est un énoncé mesurable, qui ne dépend pas de celui qui l’énonce. Une bonne copie distingue donc les domaines au lieu de trancher globalement.
La vérité est-elle accessible ?
Admettons qu’il existe des vérités objectives : encore faut-il pouvoir les atteindre, et ce n’est pas la même question.
Descartes répond oui, au prix d’un détour radical. Constatant qu’il lui est arrivé de croire vrai ce qui était faux, il décide de douter de tout : de ses sens, de ses raisonnements, et même du monde extérieur. Une certitude résiste pourtant : pour douter, il faut penser, et pour penser, il faut être. Je pense, donc je suis.
Les sceptiques, à la suite de Pyrrhon, répondent l’inverse. Nos facultés sont limitées et nous n’avons aucun critère certain pour trancher, d’où l’épochè, la suspension du jugement. Attention cependant à ne pas céder trop vite à cette position : le scepticisme radical est impraticable, et il se retourne contre lui-même, car affirmer qu’on ne peut rien savoir, c’est déjà prétendre savoir quelque chose.
La science dit-elle le vrai ?
On répond d’abord oui, avec Descartes : la méthode rationnelle atteint des certitudes, et c’est ce qui distingue la science de l’opinion.
Puis on nuance avec Popper. Aucune accumulation d’observations ne peut vérifier définitivement une loi universelle : observer mille corbeaux noirs ne démontre pas que tous le sont, alors qu’un seul corbeau blanc suffirait à réfuter la règle. Une théorie doit donc pouvoir être exposée à des tests susceptibles de la démentir. Et lorsqu’elle y résiste, elle n’est pas prouvée vraie pour autant : elle est provisoirement corroborée. La différence est décisive, et c’est elle qui fait la valeur d’une copie sur ce sujet.
Autrement dit, la science ne détient pas la Vérité au singulier. Elle construit des modèles, des lois et des théories solidement confirmés, souvent valables dans un domaine déterminé. La mécanique de Newton n’a pas été simplement abandonnée : elle reste remarquablement efficace pour envoyer une fusée sur la Lune, et la relativité en précise les limites. L’indice que ces théories mordent sur le réel, c’est qu’elles fonctionnent : sans elles, ni les GPS ni les IRM ne marcheraient.
Faut-il toujours dire la vérité ?
Voici un sujet de morale, à ne pas confondre avec les précédents : il porte sur le devoir de véracité, non sur la nature du vrai.
Kant soutient que le mensonge n’est jamais légitime, y compris dans le cas fameux du meurtrier qui vient vous demander où se cache sa victime. Imaginez un monde où chacun mentirait dès que cela l’arrange : la parole n’aurait plus aucune valeur, et le mensonge lui-même deviendrait impossible, faute d’être cru. Mentir, c’est donc se faire une exception.
Benjamin Constant lui répond directement : dire la vérité est un devoir, mais seulement envers celui qui y a droit, et le meurtrier n’y a aucun droit. Plus largement, toute morale attentive aux conséquences jugera absurde une règle qui livrerait un innocent au nom de la cohérence. Sur ce sujet, la troisième partie consiste souvent à distinguer les situations plutôt qu’à trancher en bloc.
Faut-il toujours vouloir la vérité ?
Dernière question, et la plus profonde : elle porte sur la valeur de la vérité.
Nietzsche soupçonne dans notre volonté de vérité une peur de la vie et de son incertitude, et reconnaît à l’illusion une fonction vitale. Retenez la nuance : il ne nie pas qu’il y ait des vérités, il conteste que la vérité soit toujours un bien. À l’inverse, toute une tradition rationaliste, dont Descartes est une figure majeure, voit dans la connaissance vraie un perfectionnement de l’esprit humain, même lorsque cette connaissance fait mal.
J’espère que cet article vous permettra de mieux cerner les grandes questions posées par la notion de vérité. Si vous voulez découvrir d’autres notions vous pouvez les retrouver en cliquant ici ou en vidéo ici.
À bientôt, Caroline