Bienvenue dans cet article, dans lequel je vais vous présenter la notion de science, qui est l’une des dix-sept notions du programme de philosophie en terminale. C’est une notion que les élèves redoutent, souvent à tort : on n’attend pas de vous des connaissances scientifiques pointues, mais une réflexion sur ce qui fait la valeur et les limites du savoir scientifique. Je vais d’abord faire un point sur les définitions et les distinctions à maîtriser, puis nous verrons quatre problèmes qui permettent d’organiser la réflexion.
Définir la science
La science, du latin scientia, désigne un ensemble de connaissances organisées, obtenues par des méthodes rigoureuses, et visant à décrire, expliquer et prédire les phénomènes. Au sens philosophique, c’est un mode de connaissance caractérisé par sa méthode rationnelle et par sa prétention à l’objectivité et à l’universalité. Toute la question, justement, est de savoir si cette prétention est fondée.
Dans les sciences expérimentales, on présente souvent la démarche comme un va-et-vient entre l’observation, la formulation d’une hypothèse, l’expérimentation et la confrontation des résultats avec l’hypothèse. C’est ce mouvement que décrit Claude Bernard, et c’est un repère utile. Gardez toutefois en tête qu’il ne s’agit pas d’une recette appliquée à l’identique par toutes les sciences : les mathématiques procèdent par démonstration, et certaines sciences historiques ou sociales ne se laissent pas réduire à ce schéma.
Trois distinctions sont ensuite indispensables. L’induction et la déduction, d’abord : l’induction part de faits observés pour établir une loi générale, la déduction part de principes généraux pour en tirer des conséquences particulières. La vérification et la falsification ensuite : vérifier, c’est chercher des confirmations ; falsifier, au sens de Popper, c’est soumettre une théorie à des tests qui pourraient la démentir. Le paradigme enfin, chez Kuhn, désigne le cadre théorique et méthodologique qui fait consensus dans une communauté scientifique à une époque donnée.
Ajoutons une distinction que les élèves négligent souvent. Science et technique ne se confondent pas. La science vise d’abord à connaître et à expliquer ; la technique vise à produire, transformer et agir efficacement. Elles sont aujourd’hui étroitement liées, puisque les instruments rendent certaines observations possibles tandis que les découvertes ouvrent de nouvelles techniques, mais elles ne sont pas identiques.
Les grandes questions sur la science
Quatre problèmes permettent d’organiser la réflexion sur cette notion. Je vous les présente avec quelques réponses classiques.
La science peut-elle prouver définitivement ses lois ?
Le sens commun répond oui : la science accumule les observations, et cette accumulation finit par prouver. C’est précisément ce que Hume met en difficulté avec le problème de l’induction. Observer mille corbeaux noirs ne démontre pas que tous les corbeaux sont noirs. Un seul corbeau blanc suffirait à ruiner la loi. Le passage du particulier au général reste un saut que rien ne garantit absolument.
Popper en tire une conséquence radicale. Puisque la vérification définitive est hors d’atteinte, le critère de la scientificité n’est pas la vérification mais la falsifiabilité : une théorie n’est scientifique que si l’on peut concevoir une observation capable de la démentir. Einstein en offre l’exemple le plus célèbre. La relativité générale prédisait une valeur précise pour la déviation de la lumière des étoiles au voisinage du Soleil, mesurable lors d’une éclipse : c’est ce qu’a vérifié l’expédition d’Eddington en 1919. Une mesure clairement incompatible avec cette prédiction aurait mis la théorie en échec, et c’est cette exposition possible à la réfutation qui intéresse Popper.
Une théorie corroborée n’est pas une théorie définitivement prouvée. Lorsqu’une théorie résiste à des tentatives sérieuses de réfutation, elle a tenu jusqu’ici, ce qui n’exclut pas qu’elle soit fausse. Cette nuance est très importante !
Qu’est-ce qui distingue une science d’une pseudo-science ?
Cette question découle de la précédente, et elle donne des développements très concrets.
Popper a pris la psychanalyse comme exemple d’une théorie dont il contestait la falsifiabilité. Selon lui, certaines interprétations risquaient de transformer toute objection apparente en confirmation : si un patient affirme n’avoir jamais éprouvé tel désir, on lui répondra qu’il l’a refoulé, et la tentative de réfutation devient une preuve supplémentaire. Précisons qu’il s’agit là de la critique de Popper, et non d’un verdict consensuel sur l’ensemble des pratiques cliniques issues de Freud.
Le principe général reste solide : une théorie qui semble compatible avec tous les faits risque de ne plus interdire aucune observation et, ainsi, de perdre sa puissance explicative proprement scientifique. Vous voyez donc que la force de la science ne réside pas dans l’impossibilité de la contredire, mais au contraire dans sa capacité à être contredite.
La science découvre-t-elle les faits ou les construit-elle ?
Nous croyons spontanément que les faits sont donnés, et que le savant se contente de les recueillir avant de les expliquer. Bachelard montre le contraire : rien n’est donné, tout est construit.
Ce qu’un scientifique observe dépend de ses connaissances, de la théorie qu’il a élaborée et des instruments dont il dispose. Observer un faisceau d’électrons suppose de savoir ce qu’est un électron et d’avoir de quoi le détecter. Prenez un exemple plus familier : un profane qui monte sur un bateau voit des cordes, là où un marin distingue un nœud de chaise, un nœud de taquet, un nœud de cabestan. L’observation n’est jamais neutre, elle suppose toujours des connaissances ou des instruments.
Bachelard nomme obstacle épistémologique ces évidences du sens commun, ces images familières et ces premières impressions qui bloquent l’accès à la connaissance. La science ne progresse donc pas en prolongeant l’expérience ordinaire, mais en rompant avec elle. Autrement dit, toute connaissance est réponse à une question : là où personne n’a rien demandé, il n’y a rien à découvrir.
Les révolutions scientifiques remettent-elles en cause la valeur de la science ?
Les ruptures scientifiques ne signifient pas que les théories se valent toutes, et c’est la conclusion hâtive qu’il faut éviter.
Kuhn montre qu’une communauté de scientifiques travaille à l’intérieur d’un paradigme jusqu’à ce que les anomalies s’accumulent et qu’un nouveau cadre s’impose. Le progrès scientifique n’est donc ni linéaire, ni une simple accumulation de vérités. Mais lorsqu’un paradigme en remplace un autre, il résout généralement des énigmes que l’ancien ne parvenait plus à traiter. La difficulté, que Kuhn souligne lui-même, est que les critères de comparaison entre deux cadres sont en partie liés à une histoire et à une communauté scientifiques, ce qui rend la comparaison moins simple qu’on ne le croit.
Retenez surtout qu’une théorie dépassée n’est pas nécessairement une théorie fausse. La relativité ne rend pas la mécanique newtonienne inutilisable : elle en délimite le domaine de validité. Pour de très nombreux phénomènes à l’échelle ordinaire, les calculs newtoniens restent d’une remarquable efficacité.
Cette efficacité technique, que l’on retrouve dans le fonctionnement des GPS ou de l’imagerie médicale, donne une raison forte d’accorder confiance à nos théories. Mais elle ne dispense pas de préciser leur domaine de validité, ni de distinguer le succès pratique d’une vérité définitive.
Conclusion
La science n’est donc ni un simple amas de faits, ni un savoir définitivement achevé. Elle construit ses objets, formule des hypothèses risquées, les soumet à des épreuves et corrige ses modèles lorsque leurs limites apparaissent.
Sa force ne réside pas dans la possession d’une vérité absolue, mais dans une exigence de rationalité, de discussion critique et de révision. C’est pourquoi les transformations de la science ne prouvent pas son échec : elles manifestent sa capacité à progresser en reconnaissant ce qu’elle ne parvient pas encore à expliquer.
J’espère que cet article vous permettra de mieux cerner les grandes questions posées par la notion de science. Si vous voulez découvrir d’autres notions vous pouvez les retrouver en cliquant ici ou en vidéo ici.
À bientôt, Caroline