Bonjour, bienvenue dans cette vidéo d’Apprendre la philosophie, dans cet épisode je vais envisager la réponse de Marx au sujet : « le travail rend-il heureux ?
Marx est un philosophe, historien et économiste allemand du 19e siècle particulièrement connu comme l’auteur du Manifeste du parti communiste qu’il rédige avec Friedrich Engels. Il est également l’auteur d’une oeuvre très riche dont une des pièces centrales est sans doute Le Capital.
Pour Marx le travail n’est pas une mauvaise chose en soi, il reconnait même que c’est quelque chose qui distingue les hommes des animaux. Un travail qui permet à l’humain de développer et d’utiliser ses facultés humaines comme sa raison, son imagination ou son libre arbitre est un travail qui améliore l’homme ou du moins qui lui permet d’être réellement humain.
Le problème vient du type de travail et des conditions de travail qui sont données aux êtres humains. Marx écrit au 19e siècle au moment de la révolution industrielle notamment et il critique le travail à l’usine ou à la chaîne car il s’agit d’un travail qui déshumanise l’homme. Alors le travail rend-il heureux ?
Marx parle d’aliénation du travail
Selon Marx, l’homme est mutilé par la division des tâches excessive c’est-à-dire s’il est amené à effectuer dans son travail un très petit nombre de tâches ou de mouvements de manière répétitive et mécanique. Or, cette spécialisation des tâches ne fait que s’accentuer avec la mécanisation. Nous sommes en effet passés de l’artisanat où un artisan réalise un objet du début à la fin, au modèle de l’usine où le travailleur ne fait plus qu’un ou deux éléments de l’objet final. Cette progression de la division des tâches culmine avec le travail à la chaîne où le travailleur effectue un seul geste répétitif entouré de machines qui amènent à lui l’objet. La tâche est de plus en plus simple, les gestes de plus en plus décomposés et mécaniques. L’homme est alors intégré à la machine et il perd ici son humanité.
C’est alors que Marx parle d’aliénation du travail car alors l’homme devient « autre ». Le terme aliénation est construit à partir du latin alienus qui signifie l’autre ou l’étranger. Alors être aliéné ou subir une aliénation c’est devenir étranger à soi-même. Pour Marx, dès lors que le travailleur ne peut plus développer et épanouir ses capacités proprement humaines telles que l’imagination, la raison, le libre arbitre, dans son travail, alors il devient une machine. Cette forme de travail rend l’homme tel un automate, il le rend stupide. On voit un bon exemple de cette folie que le travail à la chaîne produit dans les Temps modernes de Charlie Chaplin.
Le travailleur est dépossédé du fruit de son travail
Par ailleurs, comme les tâches à effectuer sont de plus en plus standardisées et répétitives, le travailleur ne se sent plus l’auteur de son ouvrage, il perd la satisfaction de son travail car il n’en a fait qu’une infime partie et n’y a pas mis de créativité ou d’habileté particulière. C’est pourquoi Marx dit que l’ouvrier est également dépossédé du fruit de son travail. Il n’en tire plus de fierté d’une part et d’autre part, il n’en est plus le propriétaire. En effet, les propriétaires du résultat de son travail sont ceux qui possèdent les moyens de production c’est-à-dire les machines et le capital.
Le travailleur est alors pour finir exploité car comme son travail est peu qualifié et demande peu d’expertise, il est rémunéré un minimum c’est-à-dire selon Marx, juste assez pour qu’il puisse reconstituer sa force de travail et retourner au travail le lendemain. L’ouvrier touche alors juste assez pour avoir un toit et se nourrir. C’est pourquoi, selon Marx, tout ce qui faisait l’humanité du travailleur disparaît. Il est réduit à l’état animal non seulement pendant son travail qu’il subit mais aussi dans sa vie hors de son travail qui se réduit pour une bonne part à être la reconstitution de sa force de travail.
La valeur d’échange du travail diminue car il requiert de moins en moins de compétence et le produit du travail est tellement morcelé que le travailleur ne peut plus ni y imprimer quoi que ce soit de lui-même, ni s’y reconnaître. Non seulement il ne l’humanise plus mais il l’abrutit. Il n’est plus une manifestation de la vie mais un simple moyen d’existence, un travail forcé que l’on fait uniquement pour gagner sa vie.
Il est évident que dans ces conditions le travailleur ne peut pas tirer son bonheur de son travail, c’est plutôt le contraire, son travail fait son malheur.
Voilà pour cet épisode j’espère qu’il vous aura aidé à comprendre un peu la pensée de Marx sur le travail et à traiter la question : le travail rend-il heureux ? Si vous voulez davantage de contenu sur le thème du travail ou du bonheur, je vous invite à consulter cette page.
Débuter la philosophie tout seul peut s’avérer difficile car, disons le, beaucoup de textes de philosophie sont difficiles d’accès de part leur langue ou parce qu’il est nécessaire de comprendre plus généralement de quel problème il est question avant de pouvoir bien comprendre ce que dit l’auteur et pourquoi.
Afin de vous aider, je vais vous donner quelques conseils. Il y a plusieurs possibilités selon vos goûts et vos aptitudes de départ pour débuter la philosophie.
➡️ Si vous êtes étudiant, en 1er, terminale ou prépa et que vous voulez apprendre à réussir votre dissertation ou votre explication de texte en philosophie, je vous conseille de lire mon livre. Vous pouvez le demander ici gratuitement.
Une première possibilité consiste à lire des ouvrages généraux sur l’histoire de la philosophie ou qui envisagent un peu tous les thèmes que l’on peut voir au programme de Terminale en philosophie. Vous pouvez également regarder des vidéos sur Youtube par exemple.
Voici quelques ouvrages que je trouve accessibles pour un débutant :
Apprendre à vivre, Tome 1 : Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations, de Luc Ferry
Présentations de la philosophie, André Comte-Sponville,
Pour vous familiariser avec des thèmes et thèses de manière plus ludique :
La Playlist des philosophes – Marianne Chaillan
Le monde de sophie, Jostein Gaarder
Commencer la philosophie
Choisir un thème en particulier
Une autre façon d’entrer dans la philosophie est sans doute de commencer par un thème qui nous attire. Peut-être avez-vous un intérêt particulier pour les questions liées au bonheur ou à la liberté. Vous vous intéressez alors plus spécifiquement à l’éthique ou à la philosophie pratique qui est cette partie de la philosophie qui se demande comment il faut vivre. Peut-être êtes-vous plutôt intéressés par des thèmes comme la technique, le temps ou le langage.
Personnellement, quand j’ai commencé la philosophie en terminale, j’étais très intéressée par l’éthique et par la question du langage. Une des particularités de la philosophie c’est qu’elle parle de tout et qu’il y a de nombreux domaines distincts à l’intérieur de la philosophie. On peut faire de la philosophie sur l’art (l’esthétique), la liberté, le bonheur, le devoir (l’éthique), les sciences, la vérité (épistémologie), la politique, le langage, l’existence et le temps (la métaphysique)…..
Je vais vous donner quelques conseils en sachant que certains thèmes sont plus accessibles que d’autres.
L’éthique (liberté, bonheur, morale)
Un auteur contemporain accessible :
Ruwen Ogien, La panique morale
Ruwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine
Les stoïciens peuvent être une bonne entrée :
Sénèque, Lettres à Lucilius
Epictète, Manuel : pensées sur l’homme, la vie, le bonheur
Simone de Beauvoir, La femme indépendante (extrait du deuxième Sexe)
Thoreau, Walden ou la vie dans les bois
Claude Lévi-Strauss, Race et histoire
Le travail/La technique
Bertrand Russell, Eloge de l’oisiveté
La religion
Freud, L’avenir d’une illusion
Débuter la philosophie avec un auteur
Une autre manière de commencer la philosophie peut consister à choisir un auteur qui vous attire. Cela peut-être une bonne façon de faire, mais veillez à ne pas commencer par Hegel. Personnellement j’aime beaucoup Spinoza, mais c’est également difficile à lire pour un débutant. Si Platon vous intéresse veillez à commencer par des dialogues.
Voilà, j’espère que ces quelques conseils vous aideront à bien débuter la philosophie !
Pour Gandhi, être non-violent est une nécessité car il considère qu’être violent sert finalement le mal ou en d’autres termes encourage la violence des opposants et leur donne des raisons d’être à leur tour violent.
L’attitude de Gandhi est intéressante car on associe généralement la radicalité définie comme le fait d’aller jusqu’au bout des conséquences de ses choix ou principes, à une forme de violence, car aller jusqu’au bout paraît extrême et que l’on associe un peu vite extrême et violent. Or, précisément Gandhi est radical de manière non-violente. Il défend un idéal de justice et veut le faire de manière non-violente car il pense que la violence ne fait qu’entraîner davantage de violence. Il est alors radical dans la mesure où il se dit prêt à désobéir à la loi de manière non-violente et donc à accepter la peine encourue pour sa désobéissance. On peut alors considérer qu’il va jusqu’au bout de ses principes puisqu’il accepte en un sens de se sacrifier pour rester non violent et défendre son idéal. Il renonce à se rebeller violemment contre ce qui est pourtant injuste à ses yeux.
En étant radical, c’est-à-dire en désobéissant tout en acceptant la peine encourue pour cette désobéissance, il adopte une position de résistance pacifique qui met ceux qui doivent le juger devant leurs responsabilités. Ils ne peuvent alors pas justifier sa condamnation par ses actions violentes et doivent le condamner parce qu’ils le considèrent comme une réelle menace pour la société et parce que ses idées sont mauvaises. On peut alors considérer que la radicalité non violente sert l’action révolutionnaire car en faisant cela Gandhi peut amener les autres à réfléchir au bien fondé du système et à la réelle justesse des lois qu’ils doivent appliquer. En faisant cela, il entend éveiller les consciences ce qui est nécessaire pour qu’un réel changement de système ait lieu.
Pour davantage de contenus sur la Politique et la Justice et le droit, vous pouvez consulter cette page.
Texte de Gandhi :
« Le plus grand malheur, c’est que les Anglais et leurs associés indiens qui administrent le pays ignorent qu’ils commettent le crime dont je viens de parler. J’en ai la conviction, nombre de fonctionnaires anglais en Inde croient de bonne foi que le Gouvernement qu’ils représentent est un des meilleurs qui existent et que l’Inde progresse sûrement, si elle progresse lentement. Ils ignorent qu’un système subtil, mais efficace, de terrorisme et un déploiement organisé de forces d’une part, et la privation de tout moyen de défense d’autre part ont émasculé le peuple et l’ont conduit à la dissimulation (…)
Le paragraphe 124* du Code pénal d’après lequel j’ai le bonheur d’être accusé est au premier rang de ceux qui tendent à supprimer la liberté du citoyen. La loi ne peut donner ou régler l’affection. Si l’on n’a pas d’affection pour un homme ou pour un système, on doit être libre d’exprimer sa désaffection dans toute sa force, du moment qu’on n’a pas l’intention de se montrer violent ou d’inciter à la violence (….)
Je suis d’ailleurs convaincu d’avoir rendu service à l’Inde et à l’Angleterre, en leur montrant comment la non-coopération pouvait les faire sortir de l’existence contre nature menée par toutes deux. Àmon humble avis, la non-coopération avec le mal est un devoir tout autant que la coopération avec le bien. Seulement, autrefois, la non-coopération consistait délibérément à user de violence envers celui qui faisait le mal. J’ai voulu montrer à mes compatriotes que la non-coopération violente ne faisait qu’augmenter le mal et, le mal ne se maintenant que par la violence, qu’il fallait, si nous ne voulions pas encourager le mal, nous abstenir de toute violence.
La non-violence demande qu’on se soumette volontairement à la peine encourue pour ne pas avoir coopéré avec le mal. Je suis donc ici prêt à me soumettre d’un cœur joyeux au châtiment le plus sévère qui puisse m’être infligé pour ce qui est selon la loi un crime délibéré et qui me paraît à moi le premier devoir du citoyen. Juge, vous n’avez pas le droit, il vous faut démissionner et cesser ainsi de vous associer au mal si vous considérez que la loi que vous êtes chargé d’administrer est mauvaise et qu’en réalité je suis innocent, ou m’infliger la peine la plus sévère si vous croyez que le système et la loi que vous devez appliquer sont bons pour le peuple et que mon activité par conséquent est pernicieuse pour le bien public.»
Gandhi, Extrait de «Les 100 discours qui ont marqué le XXème siècle», choisis et présentés par Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simpon Petermann ». URL : https://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20081202.BIB2573/sur-la-non-violence-par-le- mahatma-gandhi.html
Dans quelles mesures sommes-nous déterminés par notre milieu social ? Peut-on dire que nous sommes parfaitement libres et que notre réussite à l’école ou le métier que nous faisons dépendent de notre seul mérite ? Pierre Bourdieu, sociologue français de la deuxième moitié du XXe siècle, montre ainsi que chaque individu est déterminé. Attention, ici par déterminé il n’est pas question de comprendre que l’individu est décidé ou résolu.
La thèse du déterminisme social
Le déterminisme en philosophie et en sociologie est une doctrine qui défend que les actions des hommes sont, comme les phénomènes de la nature, soumises à des causes extérieures. Cela signifie que nos décisions et nos actions ne sont pas libres au sens où nous aurions décidé tout seul à l’aide de notre seule raison. Pour un partisan du déterminisme, nos décisions et actions ne sont pas causées par notre seule réflexion détachée de toute influence. En d’autres termes, nous ne sommes pas la seule cause de nos décisions, mais il y a autour de nous et en nous une multitude de causes extérieures (génétiques, sociologiques, psychologiques) qui peuvent expliquer nos choix et nos actions. Nous allons ici nous concentrer principalement sur ce que l’on appelle le déterminisme social qui est un des aspects que peut prendre le déterminisme.
Cette thèse du déterminisme s’oppose à l’idée que nous avons un libre arbitre, c’est-à-dire une capacité à faire des choix et à être cause de ces choix. Au contraire, si nous sommes déterminés alors nos choix ne sont pas causés par nous-mêmes, notre volonté et notre raison, mais par des éléments extérieurs qui agissent sur nous et influencent nos décisions.
Selon Bourdieu, nous sommes déterminés par le milieu social auquel nous appartenons car ce milieu social va décider de notre accès à la culture ou à un certain type de culture, il va décider des personnes que nous connaissons, de notre réseau et il va également décider de notre capital économique. Cela signifie qu’un enfant de milieu modeste aura moins de chance de faire de longues études ou d’avoir un métier très bien rémunéré car son milieu ne l’y encourage pas et même il ne lui en donne ni l’idée ni le goût.
Comme exemple de ce déterminisme social, on peut prendre cet extrait de Retour à Reims, du sociologue Didier Eribon : « Les études de mon père n’allèrent donc pas au-delà de l’école primaire. Nul n’y aurait songé, d’ailleurs. Ni ses parents, ni lui-même. Dans son milieu, on allait à l’école jusqu’à 14 ans, puisque c’était obligatoire, et on quittait l’école à 14 ans, puisque ça ne l’était plus. C’était ainsi. Sortir du système scolaire n’apparaissait pas comme un scandale. Au contraire ! Je me souviens que l’on s’indigna beaucoup dans ma famille quand la scolarité fut rendue obligatoire jusqu’à 16 ans : « A quoi ça sert d’obliger des enfants à continuer l’école si ça ne leur plaît pas, alors qu’ils préféreraient travailler ? » répétait-on, sans jamais s’interroger sur la distribution différentielle de ce « goût » ou de cette « absence de goût » pour les études.»
Comment expliquer que les inégalités persistent ?
Pierre Bourdieu explique notamment le déterminisme social par la théorie des capitaux. Il distingue trois capitaux différents. Par capital, il faut comprendre ce que l’on possède. Il y a, selon lui :
le capital économique, c’est-à-dire l’ensemble des biens que possède une personne.
le capital culturel, c’est-à-dire les connaissances, l’accès à la culture, le fait d’avoir des parents cultivés, la fréquentation régulière ou non de lieu de culture.
le capital social, c’est-à-dire le réseau de relations auquel il peut faire appel en cas de besoin et qui est souvent issu de notre cercle familial.
Selon Bourdieu, selon que nous sommes riches ou non dans ces différents capitaux, nous allons avoir accès plus facilement à un certain niveau social. Il va, par exemple, être plus difficile pour un enfant de milieu défavorisé de prétendre aller faire de longues études à Paris, car il faut déjà qu’il en ait l’idée et l’envie (capital culturel), cela va demander de l’argent (capital économique) et cela sera beaucoup plus facile si sa famille a des relations à Paris ou dans le domaine où il veut entreprendre des études (capital social).
Ce sont ces différents capitaux qui se transmettent par l’intermédiaire de la famille et qui provoquent ce que Bourdieu appelle la « reproduction sociale ». Par reproduction sociale, il entend que les enfants issus d’un certain milieu social ont tendance à rester dans ce même milieu.
Mais n’est-ce pas le rôle de l’école de lutter contre ce déterminisme social ?
Bourdieu, dans son œuvre La Reproduction, éléments pour une théorie du système d’enseignement, va au contraire montrer que l’école ne résout pas réellement le problème du déterminisme social car elle ne prend pas suffisamment en compte le fait que les élèves vont, par exemple, avoir un appétit pour l’école très différent en fonction de leur milieu social. En d’autres termes, l’école en se prétendant « neutre » et en voulant assurer une égalité des chances, cache le fait que les inégalités qui existent avant l’école subsistent au sein de l’école. Ainsi, en ne mettant pas en place des mesures plus spécifiques pour aider les élèves les plus défavorisés, l’école met les individus les moins aisés en situation d’échec scolaire et perpétue ainsi les inégalités de classe.
Ainsi, aux yeux de Bourdieu, notre liberté est grandement limitée par ce déterminisme social et l’école ne permet pas réellement de le corriger.
« A cette époque, mon père était ouvrier- au plus bas de l’échelle ouvrière-depuis longtemps déjà. Il n’avait pas encore 14 ans […] quand il était entré dans ce qui allait constituer le décor de sa vie et le seul horizon qui puisse s’offrir à lui. L’usine l’attendait. Comme elle attendrait ses frères et sœurs, qui l’y suivraient. Comme elle attendait et attend toujours ceux qui naissaient et naissent dans des familles socialement identique à la sienne. Le déterminisme social exerça son emprise sur lui dès sa naissance. […]
Les études de mon père n’allèrent donc pas au-delà de l’école primaire. Nul n’y aurait songé, d’ailleurs. Ni ses parents, ni lui-même. Dans son milieu, on allait à l’école jusqu’à 14 ans, puisque c’était obligatoire, et on quittait l’école à 14 ans, puisque ça ne l’était plus. C’était ainsi. Sortir du système scolaire n’apparaissait pas comme un scandale. Au contraire ! Je me souviens que l’on s’indigna beaucoup dans ma famille quand la scolarité fut rendue obligatoire jusqu’à 16 ans : « A quoi ça sert d’obliger des enfants à continuer l’école si ça ne leur plaît pas, alors qu’ils préféreraient travailler ? » répétait-on, sans jamais s’interroger sur la distribution différentielle de ce « goût » ou de cette « absence de goût » pour les études. L’élimination scolaire passe souvent par l’autoélimination, et par la revendication de celle-ci comme s’il s’agissait d’un choix : la scolarité longue, c’est pour les autres, ceux « qui ont les moyens » et qui se trouvent être les mêmes que ceux à qui « ça plaît ».
Didier ERIBON, Retour à Reims, 2009
Pour davantage de contenus sur la question de la liberté et du déterminisme, vous pouvez consulter cette page ou regarder cette vidéo :
Vous est-il déjà arrivé d’entendre parler de génie pour qualifier tel ou tel artiste ? Par ce terme, on désigne souvent un artiste extrêmement talentueux qui aurait un « don naturel ». On suppose alors que le génie n’a pas besoin de travailler ou presque, qu’il réussit facilement ce qu’il entreprend et cela sans effort. Mais, est-il réellement légitime de parler de génie ?
Il y aurait, d’une part, les génies et, de l’autre, les laborieux, c’est-à-dire la plupart des autres, car le génie est supposé rare. On pourrait classer dans les génies Mozart, Shakespeare ou encore Michel-Ange, autant d’artistes qui seraient des êtres naturellement doués pour faire de l’art et sans que ce don puisse être expliqué autrement que par leur heureuse nature.
Dans le cas de Mozart, il est vrai que comme il composait des Menuets dès l’âge de six ans, on peut penser qu’il s’agit d’un don inné. Mais est-ce réellement le cas ?
L’origine de l’idée de génie
Cette idée qu’il y aurait des individus ayant un don naturel pour l’art, nous vient de Kant. Emmanuel Kant, philosophe du 18e siècle, défend dans la Critique de la faculté de juger, que le génie est un don naturel qui donne à l’art ses règles. Il veut dire par là que le génie introduit de nouvelles manières de faire de l’art qui lui sont dictées par la nature en lui ou par son don naturel.
Le compositeur Beethoven, pourrait ainsi être considéré comme un génie car il rompt avec le style galant en vogue à l’époque et introduit des innovations formelles. Par exemple, pour la première fois, il introduit un cœur dans sa neuvième symphonie. Pour Kant, le génie devient alors un modèle pour les autres qui vont s’en inspirer, il est donc original, mais également inexplicable. Le génie ne peut pas lui même expliquer comment il a trouvé ces nouvelles règles de l’art.
Beethoven correspond bien à l’idée que Kant se fait du génie car il va ainsi inspirer de nombreux autres compositeurs (Brahms, Bruckner) et comme il commence à composer dès l’âge de 12 ans, on peut croire que son talent est effectivement inné.
Néanmoins, quand Kant parle de génie, il désigne le don naturel et pas l’individu. C’est par un glissement de sens que nous en sommes venus aujourd’hui à parler de génie pour qualifier ceux qui auraient ce don naturel.
La critique de l’idée de génie par Nietzsche
Nietzsche va s’opposer fermement à cette vision d’un talent inné de l’artiste. A ses yeux, on ne peut absolument pas parler de don naturel, mais il faut plutôt envisager l’immense travail que fournit l’artiste pour développer son talent.
Il dit ainsi : « Comme nous avons bonne opinion de nous-mêmes, mais sans aller jusqu’à nous attendre à jamais pouvoir faire même l’ébauche d’une toile de Raphaël ou une scène comparable à celles d’un drame de Shakespeare, nous nous persuadons que pareilles facultés tiennent d’un prodige vraiment au-dessus de la moyenne, représentent un hasard extrêmement rare, ou, si nous avons encore des sentiments religieux, une grâce d’en haut. C’est ainsi notre vanité, notre amour-propre qui nous poussent au culte du génie : car il nous faut l’imaginer très loin de nous, en vrai miraculum, pour qu’il ne nous blesse pas (même Goethe, l’homme sans envie, appelait Shakespeare son étoile des altitudes les plus reculées ; on se rappellera ce vers : « Les étoiles, on ne les désire pas »). »
Ainsi, pour Nietzsche, si nous usons de l’idée de génie c’est d’abord par vanité, pour ne pas avoir à nous comparer à l’artiste. Si nous ne sommes pas capables de faire aussi bien, ça n’est pas notre faute c’est simplement que lui a un don naturel. Pour Nietzsche, c’est une manière de préserver notre ego car, en réalité, l’artiste n’a pas un don naturel, il s’est simplement énormément exercé. Il nous faudrait donc au contraire avoir l’humilité de reconnaître que si un autre réussit très bien c’est parce qu’il a davantage travaillé.
Par ailleurs, Nietzsche remarque que le processus de création nous encourage aussi dans ce penchant à croire au génie car les artistes ne montrent que leurs œuvres achevées et seulement les meilleures. « Autre chose : on admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous-estime toute chose en train de se faire ; or, personne ne peut voir dans l’œuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage car, partout où l’on peut observer une genèse, on est quelque peu refroidi ».
Alors, peut-on contester que Mozart fût un génie doté d’un don naturel ? Certainement, car si l’on observe davantage la vie de Mozart, on observe qu’il a appris la musique dès ses premières années sous l’influence de son père, Leopold, qui était compositeur et professeur de violon. Celui-ci lui a appris la musique très tôt et l’on sait aujourd’hui grâce aux études sur le cerveau que ce que l’on apprend très jeune s’apprend très facilement et reste durablement inscrit en nous. Peut-on alors encore parler de don naturel ? L’apprentissage précoce et la situation familiale de Mozart ont sans doute joué un très grand rôle dans sa réussite, si bien que l’idée de don naturel semble plutôt cacher une grande quantité de travail.
« [On fait souvent] comme si l’idée de l’oeuvre d’art, du poème, la pensée fondamentale d’une philosophie tombaient du ciel tel un rayon de la grâce. En vérité, l’imagination du bon artiste, ou penseur, ne cesse de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé et exercé, rejette choisit, combine ; on voit ainsi aujourd’hui, par les carnets de Beethoven, qu’il a composé ses plus magnifiques mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d’esquisses multiples. […] Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s’agissait d’inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d’arranger » Nietzsche, (Humain, trop humain, §155)
« Comme nous avons bonne opinion de nous-mêmes, mais sans aller jusqu’à nous attendre à jamais pouvoir faire même l’ébauche d’une toile de Raphaël ou une scène comparable à celles d’un drame de Shakespeare, nous nous persuadons que pareilles facultés tiennent d’un prodige vraiment au-dessus de la moyenne, représentent un hasard extrêmement rare, ou, si nous avons encore des sentiments religieux, une grâce d’en haut. C’est ainsi notre vanité, notre amour-propre qui nous poussent au culte du génie : car il nous faut l’imaginer très loin de nous, en vrai miraculum, pour qu’il ne nous blesse pas (même Goethe, l’homme sans envie, appelait Shakespeare son étoile des altitudes les plus reculées ; on se rappellera ce vers : « Les étoiles, on ne les désire pas »). Mais, compte non tenu de ces insinuations de notre vanité, l’activité du génie ne paraît vraiment pas quelque chose de foncièrement différent de l’activité de l’inventeur mécanicien, du savant astronome ou historien, du maître en tactique ; toutes ces activités s’expliquent si l’on se représente des hommes dont la pensée s’exerce dans une seule direction, à qui toutes choses servent de matière, qui observent toujours avec la même diligence leur vie intérieure et celle des autres, qui voient partout des modèles, des incitations, qui ne se lassent pas de combiner leurs moyens. Le génie ne fait rien non plus que d’apprendre d’abord à poser des pierres, puis à bâtir, que de chercher toujours des matériaux et de toujours les travailler; toute activité de l’homme est une merveille de complication, pas seulement celle du génie : mais aucune n’est un « miracle ». – D’où vient alors cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ? Qu’eux seuls ont de l’« intuition » ? (Ce qui revient à leur attribuer une sorte de lorgnette merveilleuse qui leur permet de voir directement dans 1’« être » !) Manifestement, les hommes ne parlent de génie que là où ils trouvent le plus de plaisir aux effets d’une grande intelligence et où, d’autre part, ils ne veulent pas éprouver d’envie. Dire quelqu’un « divin » signifie : « Ici, nous n’avons pas à rivaliser. » Autre chose : on admire tout ce qui est achevé, parfait, on sous-estime toute chose en train de se faire ; or, personne ne peut voir dans l’oeuvre de l’artiste comment elle s’est faite ; c’est là son avantage car, partout où l’on peut observer une genèse, on est quelque peu refroidi ; l’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir ; c’est la tyrannie de la perfection présente. Voilà pourquoi ce sont surtout les artistes de l’expression qui passent pour géniaux, et non pas les hommes de science ; en vérité, cette appréciation et cette dépréciation ne sont qu’un enfantillage de la raison. » Nietzsche, Humain, trop humain (1878), § 162
Bienvenue dans cette vidéo, dans laquelle je vais vous présenter la notion de bonheur qui est une des dix-sept notions du programme de philosophie terminale.
Je vais d’abord faire un point sur la définition du bonheur et les principaux termes proches dont il faut le distinguer. Puis, je vais passer en revue quelques grandes questions possibles sur le bonheur.
On peut définir le bonheur comme un état de satisfaction durable et global.
Cet état de satisfaction durable sera à différencier du plaisir qui est un état de satisfaction éphémère. Par exemple, si vous mangez du chocolat, cela peut vous faire plaisir, mais ça n’est pas cela qui va vous apporter le bonheur au sens strict.
De même, on peut distinguer le bonheur de la joie, car la joie est plutôt un état de satisfaction intense et éphémère. La joie c’est par exemple l’état dans lequel vous êtes quand vous réussissez un examen difficile. Cette explosion de joie est intense et heureusement éphémère car vous seriez très vite totalement épuisé.
Une fois ces bases posées, quels sont les grands problèmes philosophiques qui peuvent être posés sur le bonheur ? Je vais vous en donner quelques uns parmi les plus importants.
– Premier sujet : Faut-il satisfaire tous ses désirs pour être heureux ?
La notion de bonheur est souvent liée à celle du désir car on peut communément penser que satisfaire tous nos désirs va nous permettre d’atteindre le bonheur. En d’autres termes, être heureux ce serait satisfaire ses désirs. Le personnage de Calliclès dans le Gorgias de Platon défend ainsi que pour être heureux il faut désirer beaucoup et chercher à satisfaire tous ses désirs car c’est ainsi que l’on se sent vivant.
A cela Socrate répond que l’on se comporte alors comme un tonneau percé c’est-à-dire que dès que l’on a satisfait un désir, un nouveau apparaît et ainsi de suite. Or, le désir est un manque, tant que nous ne l’avons pas satisfait il nous fait souffrir et comme le désir renaît sans cesse, Alors on peut se demander s’il faut vraiment désirer beaucoup et chercher à satisfaire tous ses désirs pour être heureux.
– Deuxième sujet : Le bonheur est-il un idéal inaccessible ?
En effet, le bonheur si on le définit comme un état de satisfaction durable et global semble être plutôt difficile à atteindre. On peut alors raisonnablement se demander si cet état est véritablement accessible.
Sur cette question, Kant répondra par exemple que le bonheur est bien inaccessible car c’est une idée qui relève de notre imagination et qui est pour cette raison souvent vague et imprécise. Nous avons une vague idée de ce qui nous rendra heureux, mais aucune définition claire et surtout aucune méthode pour y arriver. C’est pourquoi Kant a tendance à considérer le bonheur comme inaccessible.
Néanmoins, on pourrait lui opposer des auteurs, comme Epicure ou encore Epictète qui envisagent justement comment nous pourrions rationnellement modifier nos pensées et nos comportements pour être plus heureux.
– Troisième sujet : Le bonheur dépend-il de nous ?
Une question classique sur le bonheur consiste en effet à s’interroger sur l’impact réel que nos choix et actions peuvent avoir sur notre bonheur. Faut-il penser comme le suggère l’étymologie que le bonheur est plutôt une question de chance ? Et que finalement nous avons peu d’impact sur notre bonheur car il dépend plutôt d’événements extérieurs. Ou bien peut-on défendre comme le fait Epicure, que nous pouvons appliquer une méthode rationnelle pour être heureux ? Il s’agirait notamment, selon lui, de classer nos désirs afin de nous défaire des désirs nuisibles pour ne garder que les plus simples et sains. Je vous renvoie sur cette question à cette vidéo sur Epicure et le bonheur.
– Quatrième sujet : Le bonheur est-il le bien suprême ?
En effet, on peut penser que le bonheur est ce que chacun recherche le plus. Pourtant cela ne va pas tout à fait de soi en réalité. N’y a t -il pas des choses auxquelles nous allons donner plus de valeur que le bonheur ? Par exemple ne peut-on par dire que s’il faut choisir entre être heureux et être libre, nous préférons être libre ?
Plus encore ne peut-on pas donner davantage d’importance au devoir moral qu’au bonheur ? Si bien que si notre devoir devait s’opposer à notre bonheur, nous choisirions de faire quand même notre devoir.
On peut sur cette question prendre l’exemple de la thèse de John Stuart Mill qui dit « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ». John Stuart Mill défend, en effet, que même s’il est plus difficile d’être heureux quand on est un être doté de facultés supérieures, aucun être supérieur ne consentirait pour autant à être changé en un être moins intelligent pour être plus heureux. Par exemple, un étudiant en philosophie trouvant de grandes satisfactions dans les lectures parfois difficiles et la découverte de philosophes n’acceptera jamais d’être changé en vache s’il est admis qu’une vache atteint le bonheur beaucoup plus facilement en broutant de l’herbe.
De même, et pour prendre un autre exemple, un être humain doté d’une grande conscience morale qui se désespère de la destruction de la nature et des espèces animal, n’acceptera pas d’être changé en climato-sceptique juste parce que cela lui permettrait d’être plus heureux.
Le bonheur est-il alors vraiment ce que nous recherchons le plus ?
Voilà pour cette vidéo, j’espère qu’elle vous permettra de mieux cerner les grandes questions que vous allez rencontré sur la notion de bonheur et le programme de philosophie terminale. Si vous voulez davantage de contenu sur la notion de bonheur, n’hésitez pas à vous rendre sur mon blog apprendre la philosophie.
Pour une présentation de l’ensemble du programme de philosophie terminale vous pouvez consulter cet article. Je présente également les autres notions du programme sur ma chaîne Youtube.
Quand John Stuart Mill écrit dans l’Utilitarisme : « Il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait », il présente une objection à la tradition philosophique qui fait des désirs un obstacle au bonheur.
En effet, si l’on suit plutôt la thèse d’Epicure, pour être heureux, il faut chercher à limiter ses désirs à ses besoins vitaux, car ainsi, on est certain de pouvoir les satisfaire et nous ne risquons pas d’être constamment frustrés de ne pas avoir ce que nous voulons. Vous pouvez trouver la thèse d’Epicure expliquée ici en vidéo ou dans cet article. Pour Epicure, il faut désirer le moins possible pour être heureux car tout désir est d’abord un manque et donc une souffrance.
On retrouve cette idée dans la tradition stoïcienne ou le bouddhisme qui, eux, conseillent de se défaire d’absolument tous ses désirs.
Certains désirs sont vains et ne rendent pas réellement heureux
On peut, sans doute, s’accorder sur le fait que certains désirs sont effectivement vains et inutiles pour être réellement heureux. Je pense notamment aux désirs qui concernent des biens matériels superflus qui peuvent apporter une certaine satisfaction pendant quelques temps, mais dont on se lasse assez rapidement. Par exemple, cette nouvelle paire de chaussures, ce nouveau téléphone, cette nouvelle voiture, peut-on dire que les posséder va nous rendre plus heureux ? Acquérir ces objets nous donne du plaisir mais cela nous apporte-t-il du bonheur sur le long terme ? Cela paraît d’autant plus difficile qu’une fois le désir satisfait, nous nous habituons à ce que nous avons et désirons autre chose et ainsi de suite. Ces désirs ont donc pour particularité d’être insatiables et de ne pas nous rendre réellement heureux.
Mais, peut-on en dire autant s’il s’agit de désirs qui concernent l’être ? Peut-on dire qu’il faudrait renoncer au désir d’être plus instruit, plus curieux, plus consciencieux ou plus compatissant ? Car, en effet, ces désirs nous exposent à des déconvenues, si nous désirons progresser, nous n’allons pas y arriver nécessairement ou pas toujours y arriver aussi vite que nous le voudrions.
Nous ne recherchons pas le bonheur à tout prix
C’est pourquoi, selon Mill, il n’est pas vrai de dire que l’on recherche le bonheur à tout prix car un être intelligent n’acceptera jamais d’être changé en un être moins évolué même si cela lui permet d’être constamment heureux. Les formes de bonheur ne se valent pas, et peu d’être humains accepteraient d’être changé en vache s’ils étaient assurés d’être heureux en broutant de l’herbe.
Pour John Stuart Mill, il est vraisemblable qu’un individu qui a une intelligence aiguisée ou une haute conscience morale a des désirs plus difficiles à satisfaire car plus complexes ou demandant d’avantages d’efforts. De même, il est sans doute plus facilement révolté et frustré par l’état du monde qu’un individu égoïste qui ne s’intéresse pas aux autres ou au monde.
Ainsi, il est vraisemblable qu’un individu soucieux de l’état de la planète, refusera d’être changé en climato-sceptique, même si cela lui permet d’être plus heureux car débarrassé du désir de préserver la nature et donc moins inquiet.
C’est pourquoi, pour John Stuart Mill, on peut dire que tous les désirs ne sont pas à exclure et que le bonheur n’est pas toujours le bien suprême que l’on recherche à tout prix. Comme il le dit ensuite « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait », il place ainsi l’intelligence et les facultés intellectuelles supérieures au dessus du bonheur simple et leur donne plus de valeur.
Texte de John Stuart Mill
« C’est un fait indiscutable que ceux qui ont une égale connaissance de deux genres de vie, qui sont également capables de les apprécier et d’en jouir, donnent résolument une préférence très marquée à celui qui met en oeuvre leurs facultés supérieures. Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisir de bêtes; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant, aucun homme ayant du coeur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfait qu’eux même avec le leur. (…) Un être pourvu de faculté supérieure demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement à la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur; mais en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber à un niveau d’existence qu’il sent inférieur. (…)
Croire qu’en manifestant une telle préférence, on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit, le monde étant fait comme il l’est, est un bonheur imparfait. Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés. »
John Stuart Mill, 1871, L’Utilitarisme, traduction Georges Tanesse
Bonjour, bienvenu dans cette vidéo dans laquelle nous allons parler d’Epicure et répondre à la question : le bonheur dépend-il de nous ?
Tout d’abord nous pouvons remarquer que la réponse ne va pas de soi. Si l’on se réfère à l’étymologie, le bonheur semble d’abord lié à la chance. En effet, bonheur, vient de « bon » d’une part et « heur » d’autre part, qui en ancien français signifie la chance ou la fortune. Le terme français « heur » vient lui-même du latin augurium qui signifie « augure » ou « présage ». Alors si l’on s’en tient à l’origine du mot, atteindre le bon heur c’est avoir une bonne chance ou être favorisé par les circonstances.
« Nul ne peut être dit heureux avant sa mort » disait Solon
Un sage de l’antiquité En effet, si le bonheur est tributaire de la chance et que celle-ci est fluctuante, alors un malheur est toujours susceptible de nous arriver sans prévenir. Et on ne peut pas dire que le bonheur dépend tout à fait de nous. En ce sens, le bonheur, que l’on peut d’abord définir comme un état de satisfaction durable, semble donc dépendre du hasard plutôt que de nous-mêmes et des actions que nous pourrions entreprendre pour y arriver.
Cependant, Epicure, dans La Lettre à Ménécée s’oppose à cette thèse et entend montrer que le bonheur dépend bien de nous, c’est-à-dire de nos choix et de nos actions. Selon lui, Il est possible d’atteindre le bonheur notamment grâce à une méthode rationnelle.
Le plaisir n’est pas l’excès pour Epicure
Première précision importante, pour Epicure, le bonheur c’est le plaisir, mais il faut ici faire attention aux contresens. La pensée d’Epicure a souvent été mal comprise, ses contemporains le traitaient de pourceau et il a pu avoir la réputation d’un jouisseur On assimile alors l’épicurien au bon vivant, qui profite de la vie et fait beaucoup d’excès. Or, en réalité Epicure est à l’opposé de cette conception car par plaisir Epicure entend la suppression de la douleur. Le plaisir c’est ce que je ressens quand je ne souffre pas. Or, pour épicure le bonheur ne peut pas être atteint dans l’excès, car l’excès risque de nous donner des douleurs. Par exemple trop manger ou trop boire risque de nous rendre malade.
Il le dit très clairement dans la lettre à Ménécée :
« Quand donc nous disons que le plaisir est la fin, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés ni de ceux qui consistent dans les jouissances – comme le croient certains qui, ignorant de quoi nous parlons, sont en désaccord avec nos propos ou les prennent dans un sens qu’ils n’ont pas –, mais du fait, pour le corps, de ne pas souffrir et, pour l’âme, de ne pas être troublée. En effet, ce n’est ni l’incessante succession des beuveries et des parties de plaisir, ni les jouissances que l’on trouve auprès des jeunes garçons et des femmes, ni celles que procurent les poissons et tous les autres mets qu’offre une table abondante, qui rendent la vie agréable: c’est un raisonnement sobre, qui pénètre les raisons de tout choix et de tout refus et qui rejette les opinions à partir desquelles une extrême confusion s’empare des âmes. Or le principe de tout cela et le plus grand bien, c’est la prudence. »
Il ne s’agit donc pas de dire qu’il faut multiplier les désirs et les plaisirs et que cela nous rendra heureux. Pas du tout. Il faut plutôt être prudent et réfléchir pour faire ce qui nous rendra réellement heureux c’est-à-dire ce qui nous permettra de ne pas souffrir. Epicure le dit en ces termes : « La santé du corps, la tranquillité de l’âme sont la perfection de la vie heureuse ». Etre heureux pour Epicure c’est donc être en bonne santé physique et atteindre une certaine tranquillité d’esprit, c’est-à-dire ne pas être constamment inquiet ou dans la peur.
Cette conception du bonheur peut sembler étrange car elle est en opposition avec une conception plus commune du bonheur comme succession de plaisirs. Qu’est-ce qui explique cette vision du bonheur d’Epicure ? il faut d’abord dire qu’Epicure était quelqu’un de malade, il souffrait dans son corps, on comprend donc que pour lui le plaisir soit l’absence de souffrance.
Mais cela ne signifie pas que la thèse d’Epicure n’a rien à nous apprendre car nombreux sont les hommes qui en cherchant le bonheur se trompent et paradoxalement souffrent dans leur corps et dans leur âme alors même qu’ils cherchent à être heureux.
Pourquoi cela ? Pourquoi tant d’hommes cherchent le bonheur et n’y parviennent pas pour Epicure ?
Pour Epicure, c’est parce que nous n’utilisons pas suffisamment notre raison. Il nous faut davantage réfléchir au type de désirs et de plaisirs qui peuvent être bon et éviter ceux qui vont en réalité nous rendre malheureux. ceux qui ne sont que des plaisirs illusoires ou de courtes durées.
En d’autres termes dans notre quête du bonheur : il y a des pièges à éviter :
1er piège : nous pouvons avoir tendance à mal anticiper les effets secondaires de la satisfaction d’un désir : Par exemple, si nous désirons boire de l’alcool, boire un verre ne nous fera pas beaucoup de mal, mais si nous en buvons 10. Alors le plaisir ressenti sur le moment va laisser place à un mal être et à une douleur. Epicure recommande donc de réfléchir afin d’avoir en tête les effets secondaires de la satisfaction d’un désir : l’idée est évidemment de plutôt éviter les plaisirs qui vont ensuite causer une douleur.
2e piège : Nous avons tendance à privilégier le plaisir immédiat, même s’il est peu intense par rapport à la possibilité d’un plaisir plus intense mais qui va demander plus de temps.
Par exemple, si je cède tous les soirs à mon désir de faire la fête, ce qui me donne un plaisir immédiat, je renonce rapidement au plaisir de réussir mes études. Pourtant, le plaisir de pouvoir faire le travail que je souhaite faire est sans doute supérieur car plus durable, au plaisir immédiat que j’ai en faisant la fête.
Epicure conseille donc de réfléchir et de se demander si un plaisir plus intense et durable ne vaut pas mieux qu’un plaisir immédiat mais éphémère.
3e piège : Nous cherchons à satisfaire des désirs vains qui sont inutiles, voire nuisibles au bonheur car ils ne satisfont pas réellement nos besoins et ne sont en réalité jamais rassasiés.
Par exemple, nous pouvons croire parce que la société nous y pousse que pour être heureux il faut être riche, vivre dans une demeure luxueuse, manger les mets les plus raffinés. Mais en réalité, ces désirs sont inutiles, nous n’avons pas besoin de vivre dans une très riche demeure pour être heureux. Pour Epicure, avoir un toit sous lequel s’abriter est nécessaire mais également suffisant pour satisfaire notre besoin de protection.
Plus encore, ces désirs peuvent devenir un obstacle à notre bonheur car ce sont des désirs excessifs qui ne sont jamais satisfait. Si nous désirons avoir beaucoup d’argent et que nous l’obtenons, il nous en faudra ensuite encore plus, ou il nous faudra encore une plus grande maison etc … En d’autres termes ces désirs excessifs ont comme caractéristique principale d’être insatiables. Nous ne nous sentirons jamais satisfait. Nous voudrons toujours plus et donc nous ne serons jamais heureux.
Ainsi pour Epicure, être heureux, demande de mesurer ses désirs voir de se défaire des désirs les plus inutiles. Epicure insiste en effet sur l’idée que le désir est un manque de quelque chose, c’est quelque chose que l’on a pas encore, mais que l’on souhaite obtenir. c’est donc d’abord une douleur.
Et Si l’on désire quelque chose de difficile à obtenir cela sera plus douloureux encore car nous ne sommes pas sûrs de l’atteindre ou cela va prendre du temps. Le désir excessif va donc nous rendre inquiet et nous faire souffrir longuement. et quand bien même nous arriverions finalement à le satisfaire, nous nous y habituerons rapidement et il nous faudra encore autre chose de plus ou de mieux.
Selon Epicure, Si nous sommes perpétuellement inquiets car nous voulons absolument des biens de luxe et n’y arrivons pas alors nous ne sommes pas heureux. Epicure préconise donc de trouver le bonheur dans des plaisirs simples et liés à des besoins naturels : être en bonne santé, avoir de bonnes relations avec les autres, avoir l’esprit tranquille etc
Il nous conseille d’utiliser notre raison pour distinguer les désirs naturels et nécessaires (boire, manger, avoir un toit, un ami, être libre) des désirs qui sont non naturels et non nécessaires. C’est-à-dire inutiles et illusoires. (être riche, avoir du pouvoir, être connu etc )
Les désirs naturels et nécessaires sont faciles à satisfaire, en les recherchant nous serons facilement satisfaits et donc heureux. Au contraire, les désirs non naturels et non nécessaire sont difficiles à satisfaire et ils vont donc nous rendre malheureux car ils vont nous empêcher d’atteindre l’ataraxie c’est-à-dire l’absence de souffrance dans le corps et dans l’âme.
Aux yeux d’Epicure, les hommes ont tendance à ne pas savourer suffisamment les plaisirs simples de la vie, ceux là même qui peuvent les rendre heureux et ne sont pas difficile à satisfaire. Au lieu de cela, nous avons tendance à ne pas avoir conscience de notre bonheur et à nous focaliser sur des choses finalement inutiles. C’est seulement quand nous perdons ce bonheur que nous prenons conscience que ce que nous avions nous permettait déjà d’être heureux.
Le sage, pour Epicure, est donc tempérant il désire peu et il est raisonnable c’est à dire qu’il réfléchie et anticipe les conséquences de ses choix. Il se contente de satisfaire ses désirs naturels et nécessaires et ainsi attend le bonheur. C’est pourquoi pour Epicure on peut dire que le bonheur dépend de nous, car nous pouvons apprendre à distinguer entre les bons désirs que nous allons pouvoir satisfaire et les mauvais désirs qui eux nous font souffrir.
Voilà pour cette vidéo j’espère qu’elle vous aura aidé à comprendre la thèse d’Epicure sur le bonheur. Si cette question vous intéresse et que vous voulez davantage de contenu sur le thème du bonheur, vous pouvez regarder d’autres vidéos sur ma chaîne Youtube ici et pour d’autres articles de philosophie c’est ici.
Pour Spinoza, nous avons tendance à nous moquer des hommes et à les juger durement car nous croyons à la toute puissance du libre arbitre. Nous pensons que l’homme est libre et donc pleinement responsable de ses choix, là où, en réalité, les hommes sont déterminés par les circonstances et par leurs passions. C’est ce que dit Spinoza dans l’Ethique, les hommes croient être libres car ils n’ont pas conscience des causes qui les déterminent. Ils ne voient pas à quel point, ils sont influencés par des causes antérieures qui agissent sur leurs choix.
La conséquence de cette illusion, pour Spinoza, est que nous avons tendance à émettre des jugements moraux sur la conduite des autres, en les louant ou en les blâmant, car nous les pensons pleinement responsables de leurs actes. Nous allons également nous indigner, pleurer ou nous moquer face à ce que nous pensons être un mauvais usage du libre arbitre. Mais, pour Spinoza, ces jugements et ces réactions émotionnelles n’ont pas grand sens et il vaut mieux philosopher et chercher à comprendre la nature humaine plutôt que de blâmer les hommes pour des comportements qu’ils n’ont pas choisi.
« Ni rire, ni pleurer, ni détester, mais comprendre ». Cette citation de Spinoza, nous enjoint donc à chercher à comprendre plutôt qu’à blâmer.
Texte pour comprendre la citation de Spinoza :
« La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.
Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine : et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine ; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l’esprit humain passe pour divin. Sans doute n’a-t-il pas manqué d’hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l’esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l’esprit peut dominer absolument les sentiments ; mais, à mon avis, il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.
Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j’entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent ; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient : par les lois et les règles universelles de la Nature.
Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d’envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières ; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d’être connues que les propriétés d’une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l’esprit sur eux selon la même méthode qui m’a précédemment servi en traitant de Dieu et de l’Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps ».
Spinoza, Ethique, III, De l’origine et de la nature des sentiments
Le stoïcisme est une école philosophique fondée à Athènes par Zénon de Citium vers l’an 300 avant Jésus-Christ. Cette école va s’appeler l’Ecole du Portique car son fondateur enseigne sous un portique c’est-à-dire une sorte de voûte. Cette philosophie va se répandre petit à petit pour devenir très populaire à Rome à partir du 1er siècle après Jésus-Christ.
Le stoïcisme est alors une philosophie qui concerne toutes les couches sociales puisque l’on compte des empereurs stoïciens comme Marc Aurèle, mais également un esclave stoïcien bien connu: Epictète. La philosophie stoïcienne développe des idées dans les domaines de la physique, de la logique et de la morale. Ils s’intéressent donc notamment à la manière de bien vivre. Leur but est d’atteindre la sagesse, et par voie de conséquence le bonheur. C’est à ce domaine de la morale stoïcienne que je vais m’intéresser plus particulièrement ici.
En quoi consiste la morale stoïcienne ?
Pour bien comprendre le stoïcisme, il faut d’abord avoir en tête que les stoïciens pensent qu’il n’y a pas de hasard ou de contingence, tout est nécessaire, tout est écrit à l’avance. Cela réduit donc très considérablement la liberté humaine, car les hommes sont, à leurs yeux, pris dans des enchaînements de causes-conséquences et ne peuvent être cause complète. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas faire surgir un événement ou une décision à partir de leur seule volonté. Pourquoi cela ? Car un être humain ne se détermine pas à partir de rien, même si nous faisons des choix, ces choix nous les faisons en nous basant sur nos expériences passées, nos connaissances, la situation présente etc… En d’autres termes, il y a dans nos histoires des choses qui causent au moins en partie nos décisions. Le stoïcien Chrysippe prend un exemple pour expliquer ce point. Supposons une pierre qui se trouve tout au fond de la mer, une pierre par définition peut être brisée, c’est une possibilité. Pourtant dans les circonstances présentes, on peut dire qu’il est impossible qu’elle soit brisée car l’eau amortit les chocs. De même, si nous disons qu’il est possible que la bataille n’ait pas lieu car il est possible que le général refuse de se battre, c’est parce que nous ignorons les circonstances dans lesquelles se trouve le général. En réalité, tout comme la pierre au fond de l’eau, dans ces circonstances, il n’est pas possible que le général décide autre chose que de commencer la bataille. Les êtres humains, pour les stoïciens, sont grandement influencés dans leurs actions par une multitude de facteurs qu’ils ne contrôlent pas, leur liberté est donc très limitée. Pourtant, il reste une part de liberté. Nous ne choisissons pas ce qui nous arrive ou ce que nous faisons, mais nous choisissons la manière dont nous vivons ce qui nous arrive et la manière dont nous faisons les choses.
Le stoïcisme prône la vertu comme perfection
La morale stoïcienne découle donc de cette idée que tout est nécessaire. Car si tout est nécessaire alors ce qui importe ça n’est donc plus le chemin que nous parcourons mais la manière dont nous le parcourons. Or, nous pouvons le parcourir en étant malheureux et soumis aux événements ou bien en cherchant constamment à bien faire ce qui dépend de nous, tout en acceptant ce qui ne peut être changé.
Pour le stoïcisme, la valeur d’une action ne vient pas de son résultat car ce résultat ne dépend pas seulement de nous, mais de l’attitude de celui qui agit. Si nous faisons quelque chose en visant le bien et en y mettant toutes nos forces, alors même si nous échouons, nous pouvons dire que nous avons bien agi. D’ailleurs, nous pourrons être satisfait d’avoir bien agi et cela peut nous permettre d’atteindre le bonheur.
Le bonheur ne vient pas de l’argent, du statut social ou du plaisir, mais de la vertu
Le bonheur vient-il de l’argent ou du statut social ?
Les stoïciens remarquent que si les richesses peuvent être utiles, elles ne garantissent pas pour autant le bonheur. Il est possible d’être très riche mais constamment anxieux à cause même de cet argent. Le statut social peut nous aider à être heureux, mais il peut aussi nous attirer des jalousies, de la convoitise. La santé semble un bien nécessaire au bonheur, et pourtant, elle n’est pas suffisante et des humains en très bonne santé sont malheureux, alors que d’autres en mauvaise santé sont heureux. Qu’en déduisent les stoïciens ? La seule chose qui nous rendra toujours heureux c’est la satisfaction que nous ressentons quand nous avons conscience d’avoir bien agi, d’avoir agi en visant le bien, avec une certaine perfection. Ce que les stoïciens nomment la vertu.
Stoïcisme : comment alors atteindre et rester dans l’excellence ?
Pour les stoïciens, nous ne pouvons agir parfaitement en visant le bien qu’en n’étant pas constamment soumis aux événements plus ou moins difficiles ou aux actions des autres. Le sage n’est plus sage quand il se met en colère parce qu’il a été insulté. En faisant, cela il risque d’agir mal et dans le même temps, il n’est plus libre car il se laisse déterminer par celui qui l’a insulté. De même, il n’est plus heureux car la colère et le ressentiment ne sont pas des sentiments agréables. On peut même penser qu’il s’en voudra de s’être laissé emporté.
Pour le stoïcisme, le sage est donc celui qui fortifie son esprit afin de devenir semblable à une citadelle imprenable, ou encore à un roc battu par la tempête, mais qui reste tout à fait immobile et calme. Le sage est impassible, il ne se laisse pas atteindre par ce qui arrive autour de lui et continue à agir en visant le bien.
Mais comment atteindre ce calme ? Epictète dit ainsi « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses ». Il veut dire par là que ce ne sont pas tellement les événements ou ce qui nous arrive qui nous mettent en colère ou nous rendent triste, mais la manière dont nous percevons ces événements.
Il faut contrôler ses représentations pour le stoïcisme.
Il faut donc travailler sur les représentations que nous avons des choses jusqu’à ce qu’elles ne provoquent plus en nous de réactions émotionnelles excessives. Une des manières de procéder pour les stoïciens consiste à définir clairement la chose qui provoque en nous colère, peur, etc… Si nous réagissons excessivement, si nous sommes inquiets c’est parce que nous ne connaissons pas réellement cette chose qui nous fait peur et nous laissons abuser par les apparences. Cela nous semble dangereux donc nous avons peur. Ainsi, pour les stoïcien, celui qui ne réfléchit pas et entend l’orage, va dire « ce son est effrayant », et il en déduira rapidement et sans réfléchir « ce son est signe de danger ». Or, au contraire, le sage stoïcien ne se laisse pas contrôler par sa première représentation. Il a cherché à comprendre la nature des choses et donc il sait que le tonnerre est simplement un frottement de deux nuages. Il sait également dans quelles situations l’orage peut être dangereux et quand il n’a rien à craindre. Il évitera simplement de se tenir sous un arbre isolé pendant l’orage.
De même, pour le stoïcisme, la mort n’est pas à craindre, il s’agit simplement d’un désassemblage d’éléments. L’homme est un composé de chair, de souffle et d’une faculté de jugement. La mort n’est ni un bien, ni un mal, elle fait partie du cycle de la vie. Marc Aurèle conseille donc pour ne pas avoir peur de la mort de revenir à sa définition la plus stricte. La mort est une transformation, un phénomène strictement naturel qui n’est pas mauvaise et est même nécessaire pour que de nouveaux assemblages de parties puissent se faire. Pour lui, la peur de la mort naît parce que l’on imagine une disparition totale de notre être, mais ça n’est pas ce qui se produit, la mort n’est qu’un réassemblage d’éléments dans un ordre différent.
Distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
Une autre manière de rester calme et donc libre et heureux pour le stoïcisme, consiste à bien faire la différence entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Pourquoi est-ce important ? Parce que si nous pensons avoir le contrôle sur ce qui, en réalité, ne dépend pas de nous alors nous allons nécessairement échouer et donc nous sentir impuissants et malheureux. Par exemple, celui qui veut absolument que l’on dise du bien de lui sera malheureux car ce que les autres disent ne dépend pas de lui. De même, celui qui voudrait ne pas vieillir, échouera nécessairement, car ici encore cela ne dépend pas de lui. Pour les stoïciens, il faut donc focaliser nos actions sur ce qui dépend de nous. Alors seulement, nos actions pourront avoir des résultats positifs et nous pourrons être satisfaits de ce que nous avons accompli. Parmi ces choses qui dépendent de nous, il y a évidemment nos pensées et nos représentations. C’est en maîtrisant nos pensées que nous pouvons rester impassible et donc rester libre et heureux.
Pour davantage de contenu sur le bonheur, vous pouvez consulter cette page.