Sibérie, années 1860. Un jeune prince russe arpente la taïga glacée. Il cherche quelque chose. Partout, il observe les animaux, note leurs comportements, guette le moment où ils vont s’entre-dévorer. Car c’est bien ce qu’on lui a appris : la nature est une guerre sans merci, seuls les plus forts survivent.
Mais ça n’est pas ce qu’il voit.
Des oiseaux qui migrent ensemble pour économiser leur énergie. Des cerfs qui s’alertent mutuellement du danger. Des loups qui chassent en meute et partagent leur proie. Des fourmis qui s’organisent avec une efficacité stupéfiante. Partout, de la coopération. Partout, de la solidarité.
Ce prince s’appelle Pierre Kropotkine. Et ce qu’il découvre dans les glaces sibériennes va le conduire à remettre en question l’une des idées les plus tenaces de notre civilisation : la fameuse « loi du plus fort ».
Kropotkine naît en 1842 dans l’une des plus grandes familles aristocratiques de Russie. Destiné à une carrière brillante, il devient page du tsar, puis officier. Mais le jeune prince préfère l’exploration scientifique au luxe des palais.
Ce qu’il observe en Sibérie le marque profondément. Il cherchait la « lutte pour l’existence » dont parlent les darwinistes : il trouve l’entraide. Cette découverte va bouleverser sa vie. Il abandonne ses privilèges, rejoint le mouvement anarchiste, est emprisonné, s’évade, s’exile en Suisse puis en Angleterre.
Et pendant toutes ces années, une question le hante : pourquoi nous a-t-on menti sur la nature ?
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Pourquoi nous a-t-on menti sur la nature ?
Or, la réponse est très humaine ! À cette époque, une idéologie triomphe en Europe : le darwinisme social, porté notamment par Herbert Spencer.
Cette doctrine projette sur la nature une vision de guerre permanente pour justifier l’ordre social existant : si les riches dominent les pauvres, si les empires colonisent les peuples « inférieurs », c’est que c’est dans l’ordre des choses. La nature l’exige !
Kropotkine est révolté. Non seulement cette vision est moralement odieuse, mais elle est scientifiquement fausse. Darwin lui-même, note-t-il, n’a jamais réduit l’évolution à la seule compétition. Il a aussi parlé des instincts sociaux, de la sympathie entre animaux d’une même espèce.
En 1902, après des années de recherche, Kropotkine publie sa grande œuvre : L’Entraide, un facteur de l’évolution. Sa thèse est simple mais révolutionnaire : les espèces qui coopèrent survivent et prospèrent mieux que celles qui ne font que se combattre.
L’entraide, un facteur de l’évolution
Kropotkine accumule les exemples. Chez les animaux d’abord : les abeilles, les fourmis, les termites ont bâti des sociétés extraordinairement complexes fondées sur la coopération. Les oiseaux migrateurs volent en formation pour économiser leur énergie. Les buffles forment un cercle pour protéger les petits contre les prédateurs. Les singes s’épouillent mutuellement et partagent la nourriture.
Puis chez les humains. Kropotkine montre que l’histoire humaine est traversée par une « loi naturelle de l’entraide » : les clans primitifs, les villages médiévaux, les guildes d’artisans, les communes libres. Partout, les humains ont spontanément créé des institutions de solidarité et d’aide mutuelle.
Ce n’est pas l’État qui a inventé la coopération. Ce n’est pas le marché qui a créé la solidarité. C’est l’inverse : la coopération et la solidarité sont antérieures à l’État et au marché. Elles sont inscrites dans notre nature.
Voilà le cœur du message de Kropotkine, et c’est un message profondément optimiste : l’égoïsme n’est pas notre seule nature. La tendance à s’entraider, à former des réseaux de solidarité, à se soucier des autres est tout aussi naturelle, et tout aussi puissante.
Cela ne signifie pas que les conflits n’existent pas. Kropotkine n’est pas naïf. Il sait que la lutte et l’entraide coexistent. Mais il refuse qu’on absolutise la première en oubliant la seconde. Il refuse qu’on nous fasse croire que nous sommes condamnés à la guerre de tous contre tous.
Si la solidarité est enracinée dans notre nature, alors une société fondée sur la coopération libre, plutôt que sur la domination et la compétition, n’est pas une utopie. C’est une possibilité réelle.
Kropotkine était-il trop optimiste ?
On pourrait se demander : Kropotkine n’était-il pas trop optimiste ? Ne voyait-il pas l’entraide partout parce qu’il voulait la voir ?
La critique est légitime. Les biologistes modernes ont nuancé certaines de ses affirmations. L’évolution est plus complexe qu’une simple opposition entre compétition et coopération.
Mais, et c’est là le plus frappant, les recherches récentes lui donnent largement raison sur l’essentiel.
En 2017, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont publié L’Entraide, l’autre loi de la jungle, une synthèse de plus d’un siècle de recherches en biologie, neurosciences, psychologie et anthropologie. Leur conclusion ? L’entraide n’est pas une utopie : c’est une dimension observable et mesurable de la vie.
Les neurosciences ont découvert que notre cerveau est câblé pour l’empathie. La psychologie du développement montre que les bébés ont spontanément envie d’aider. L’économie comportementale prouve que les humains ne sont pas les calculateurs égoïstes que décrit la théorie classique. L’éthologie révèle des comportements d’entraide chez des centaines d’espèces.
Kropotkine avait vu juste : la coopération n’est pas une exception dans la nature. C’est l’une de ses lois fondamentales. Il est mort en 1921, pauvre et oublié, après avoir consacré sa vie à cette idée simple : nous sommes faits pour coopérer.
Pour aller plus loin
Le texte à lire ensuite, c’est L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902). Inutile de le lire d’une traite : commencez par les premiers chapitres, consacrés à l’entraide chez les animaux, où Kropotkine accumule les exemples observés, puis passez aux chapitres sur les villages et les cités du Moyen Âge. Pour prolonger avec la science d’aujourd’hui, vous pouvez ensuite ouvrir L’Entraide, l’autre loi de la jungle de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle.
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