Imaginez. Vous consacrez votre vie entière à défendre la république. Vous travaillez pendant quatorze ans au service de votre cité, vous négociez avec les rois et les papes, puis un jour, le régime change, on vous arrête, on vous torture, on vous exile. Dans votre solitude, vous écrivez un petit livre. Et ce livre, par un retournement cruel de l’histoire, va faire de vous, pour les siècles à venir, le synonyme même de la perversité politique.
Cet homme, c’est Nicolas Machiavel.
Aujourd’hui encore, quand nous disons de quelqu’un qu’il est « machiavélique », nous désignons une personne froide, manipulatrice, prête à tout pour parvenir à ses fins et dépourvue de tout scrupule moral. Mais est-ce vraiment ce que Machiavel défendait ? Est-ce même ce qu’il était ?
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Florence, une république fragile
Pour le comprendre, il faut revenir à Florence, au tournant du XVIe siècle. Niccolò Machiavelli naît en 1469 dans une famille modeste de la bourgeoisie florentine.
Florence est alors l’une des cités les plus brillantes d’Europe, un foyer de la Renaissance où coexistent les arts, le commerce et une vie politique intense. Mais c’est aussi une cité fragile, menacée par les grandes puissances qui l’entourent — la France, l’Espagne, la papauté — et déchirée par ses propres conflits internes.
Florence est alors une république, mais pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui. C’est une république oligarchique où seuls les membres des guildes, les corporations de métiers, peuvent participer à la vie politique.
Au cœur du dispositif se trouve la Seigneurie, composée de neuf membres dont le mandat ne dure que deux mois. Deux mois ! Les noms des éligibles sont placés dans des bourses de cuir et tirés au sort : c’est un système hérité de l’Antiquité, conçu pour empêcher quiconque de confisquer le pouvoir.
Après la chute des Médicis en 1494 et l’épisode théocratique du moine Savonarole, Florence crée en outre un Grand Conseil de près de trois mille citoyens, inspiré du modèle vénitien. Le système est ingénieux mais fragile : la rotation rapide des charges empêche la tyrannie, mais rend le gouvernement instable.
C’est pourquoi, en 1502, Florence nomme Piero Soderini Gonfalonier à vie pour donner de la continuité au pouvoir. Soderini deviendra l’allié de Machiavel, et sa chute entraînera aussi celle du philosophe.
Du service de la république à l’exil
Cette république, avec ses imperfections et son souci obsessionnel d’empêcher la concentration du pouvoir, c’est le monde de Machiavel. C’est ce système qu’il servira pendant quatorze ans comme secrétaire de la seconde chancellerie, un poste de haut fonctionnaire au cœur de la diplomatie florentine.
Durant cette période, il négocie avec César Borgia, observe les manigances du pape Jules II, et crée une milice citoyenne pour défendre la cité. Ce n’est pas un philosophe enfermé dans sa bibliothèque. C’est un homme d’action qui voit la politique telle qu’elle est.
Mais voilà, en 1512, tout s’effondre. Les Médicis reviennent au pouvoir avec le soutien des armées espagnoles. La république tombe.
Machiavel est démis de ses fonctions, accusé de conspiration, jeté en prison et soumis à l’estrapade, une torture qui consiste à suspendre le prisonnier par les bras liés dans le dos et à le laisser retomber brutalement. Il subit ce supplice plusieurs fois. Il ne parle pas. Finalement libéré, il est banni et contraint de se retirer dans sa propriété à la campagne.
C’est dans cet exil que Machiavel écrit, en décembre 1513, une lettre célèbre à son ami Francesco Vettori. Il y décrit ses journées : le matin, il coupe du bois ; l’après-midi, il joue aux cartes à l’auberge avec le boucher et le boulanger. Puis vient le soir :
« Le soir venu, je rentre chez moi et j’entre dans mon cabinet. Sur le seuil, je me dépouille de cette défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, et je revêts des habits de cour royale. Ainsi dignement vêtu, j’entre dans les cours antiques des hommes de l’Antiquité où, reçu par eux avec affabilité, je me repais de cette nourriture qui seule est la mienne et pour laquelle je suis né. »
C’est dans ces soirées consacrées à la philosophie et à l’écriture que naît son œuvre Le Prince, rédigée en quelques mois. Et c’est ce petit livre qui va tout changer.
Le Prince, un manuel de cynisme ?
Machiavel y analyse comment un dirigeant peut conquérir et conserver le pouvoir. Il y affirme qu’un prince doit savoir « entrer dans le mal s’il y est contraint », qu’il vaut parfois mieux être craint qu’aimé, et que la ruse et la force sont des outils nécessaires du gouvernement.
Parmi les passages qui ont le plus choqué, on peut mentionner sa distinction entre les cruautés « bien employées » et celles qui sont « mal employées ». Une cruauté est bien employée si elle est commise d’un seul coup, par nécessité, et qu’on n’y revient plus. En d’autres termes, il vaut mieux frapper fort une fois que de distiller la violence dans le temps. L’idée même qu’on puisse « bien » employer la cruauté a scandalisé.
Dans un autre passage fameux, il affirme que le prince n’a pas besoin d’être vertueux : il est tout à fait suffisant qu’il paraisse l’être ! Machiavel écrit qu’il doit « paraître clément, fidèle, humain, intègre, religieux — et l’être, mais avoir l’esprit assez flexible pour se tourner vers le contraire si nécessaire ». C’est sans doute l’idée la plus dérangeante : la morale du dirigeant est celle de l’efficacité, pas celle de la vertu.
Le Prince lu au premier degré ressemble à un parfait manuel de cynisme politique. D’ailleurs, dès sa publication posthume en 1532, l’ouvrage est condamné par l’Église.
Mais est-ce vraiment la bonne lecture ?
Un républicain convaincu
Car voilà ce que l’on oublie presque toujours : Le Prince n’est pas l’œuvre majeure de Machiavel. Son ouvrage le plus important, qu’il a écrit ensuite et dans lequel il développe véritablement sa pensée, ce sont les Discours sur la première décade de Tite-Live.
Et ce qu’on y découvre, c’est un Machiavel radicalement différent. Il y défend la république comme la meilleure forme de gouvernement, soutient que la liberté du peuple fonde la grandeur d’un État, et affirme que les conflits entre le peuple et les puissants, loin d’être un mal, sont le moteur même de la liberté.
L’homme que l’on présente comme le théoricien du despotisme est en réalité un républicain convaincu qui a servi la république, souffert pour elle, et défendu la liberté du peuple dans son œuvre la plus aboutie.
Alors, pourquoi avoir écrit Le Prince ?
La première hypothèse est que Machiavel, privé de tout, cherchait à regagner les faveurs des Médicis, à qui l’ouvrage est dédié. Cette hypothèse est plausible.
La deuxième hypothèse est plus audacieuse, et elle a été défendue par Rousseau lui-même ! Dans le Contrat social, Rousseau écrit que Machiavel, « en feignant de donner des leçons aux rois, en a donné de grandes aux peuples ». Autrement dit, en dévoilant les mécanismes du pouvoir — la ruse, la manipulation, l’usage stratégique de la violence —, Machiavel armerait les citoyens d’un savoir critique pour mieux s’en défendre. N’est-ce pas, quand on y réfléchit, profondément intelligent ? Feindre d’écrire le manuel parfait du petit despote, mais le rendre public ?
Mais il y a encore une troisième lecture, peut-être la plus philosophique. Machiavel refuse de penser la politique telle qu’elle devrait être pour la penser telle qu’elle est. Il veut traiter de « la vérité effective de la chose ». Il écrit ainsi :
« Il m’a paru plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que l’imagination que l’on s’en fait. Beaucoup se sont imaginé des républiques et des principautés qui n’ont jamais été vues ni connues pour vraies. »
Machiavel ne dit pas que la cruauté est bonne. Il dit que dans certaines circonstances, un dirigeant sera amené à y recourir, et qu’il vaut mieux le savoir que de se bercer d’illusions.
Il invente ce qu’on appellera bien plus tard le « réalisme politique ». Il part des hommes tels qu’ils sont, avec leurs intérêts, leurs peurs, leurs désirs de dominer, non tels qu’ils devraient être, et pense la politique comme un terrain de rapports de force et de conflits. Ce réalisme a choqué. Mais est-il cynique, ou n’est-il pas plutôt d’une lucidité dérangeante mais indispensable ?
Faut-il continuer à croire que la plupart des hommes politiques cherchent toujours le bien commun ? Ou bien ne faut-il pas être lucide et envisager qu’ils cherchent aussi, et souvent d’abord, à conserver le pouvoir ?
Une leçon de lecture
L’ironie de l’histoire est cruelle. L’homme torturé pour avoir servi la république est devenu, dans l’imaginaire collectif, le maître à penser des tyrans.
Machiavel n’a d’ailleurs jamais retrouvé la place qu’il espérait. Et quand la république fut brièvement restaurée en 1527, les républicains refusèrent de le reprendre : il avait été trop proche des Médicis à leurs yeux. Rejeté par tous les camps, il mourut quelques semaines plus tard, à cinquante-huit ans.
Son histoire nous invite à réfléchir. Combien de penseurs avons-nous réduits à une caricature ? Nietzsche caricaturé en nazi, Épicure réduit à la jouissance, Rousseau réduit à un « retour à la nature » qu’il n’a jamais prôné… Peut-être que la première leçon de Machiavel est une leçon de lecture : ne jamais juger un penseur sans l’avoir lu, et ne jamais le réduire à ce que la rumeur en dit.
Alors la prochaine fois que vous entendrez le mot « machiavélique », peut-être penserez-vous à cet homme brisé, assis dans sa campagne toscane, qui revêtait chaque soir ses plus beaux habits pour converser avec les grands esprits de l’Antiquité et rêver d’une république libre.
Et peut-être vous demanderez-vous : qui était réellement machiavélique dans cette histoire ? L’homme qui a dévoilé les mécanismes du pouvoir, ou ceux qui les pratiquent dans l’ombre en feignant la vertu ?
Pour aller plus loin
Le texte à lire ensuite, c’est bien sûr Le Prince : un livre court, découpé en chapitres brefs, qui se lit en quelques soirées. Pour entrer directement dans les passages évoqués ici, commencez par les chapitres XV à XVIII (la « vérité effective de la chose », être craint ou être aimé, paraître vertueux), puis lisez le livre depuis le début en gardant en tête une question : à qui Machiavel parle-t-il vraiment ? Et si vous voulez découvrir le Machiavel républicain, ouvrez ensuite les Discours sur la première décade de Tite-Live.
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