La pièce Art de Yasmina Reza commence au beau milieu d’un débat plutôt musclé entre trois amis : Serge, Marc et Yvan. Serge a payé une somme considérable pour un tableau où l’on distingue seulement quelques lignes blanches sur un fond blanc.
Qui a raison : celui qui le trouve « magnétique », ou celui qui le juge « nul et sans valeur » ? Et si, en art, tout n’était finalement qu’une question de points de vue ?
Un tableau blanc et trois amis
Créée en 1994, la pièce de Yasmina Reza part d’une situation que nous connaissons tous. Le tableau de Serge a été réalisé par un artiste reconnu, et il lui trouve quelque chose de « magnétique ». Son ami Marc est horrifié par cet achat et qualifie cette œuvre de « nulle et sans valeur ».
Le troisième ami de la bande, Yvan, témoin de ces échanges houleux, tente de concilier les deux points de vue. Il défend très vite une position que l’on pourrait qualifier de relativiste. Pour réconcilier ses deux amis, il soutient qu’en matière d’art, il n’y a pas de vérité objective et que finalement « cela dépend des points de vue ».
C’est cette thèse qui nous intéresse ici.
Le relativisme est une thèse selon laquelle tout est relatif, c’est-à-dire que tout dépend des points de vue et qu’il n’y a pas de vérité objective qui pourrait s’imposer à tous. Appliquée à l’esthétique, elle permet de défendre que tel ou tel goût que nous avons pour une œuvre plutôt qu’une autre dépend de notre sensibilité singulière, de nos expériences ou de notre histoire.
Le relativisme suppose alors qu’il n’y a pas réellement lieu de discuter de la valeur d’une œuvre puisque « des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! »
Voltaire, fervent défenseur du relativisme esthétique, illustre cette thèse dans son Dictionnaire philosophique, à l’article « Beau », par cette phrase célèbre : « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon. Il vous répondra que c’est sa crapaude, avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »
Nul doute que beaucoup d’entre nous ne seront pas d’accord avec cette définition ! Même si, pour ma part, j’ai une certaine affection pour les crapaudes, il nous semble évident que ce qui va être « beau » pour l’un ne le sera pas nécessairement pour un autre. Appliquer cette idée dans le domaine de l’art, c’est défendre la thèse du relativisme esthétique.
Je trouve ce tableau de Brueghel magnifique et plein de sens, tu le trouves sans intérêt, très bien. Il n’y a même pas lieu d’en discuter puisque cela dépend des points de vue.
Mais est-ce vraiment si simple, et peut-on réellement en rester là ?
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Une clé au fond du tonneau
David Hume (1711-1776), philosophe écossais, publie en 1757 un essai intitulé De la norme du goût. Il y reprend une histoire déjà racontée par Cervantès dans Don Quichotte, et il veut en tirer une leçon riche d’enseignements.
Deux proches parents de Sancho Panza, réputés pour être de fins connaisseurs en vin, sont invités à goûter un tonneau de vin. Ce vin est dit vieux et d’une bonne année : on s’attend donc à ce qu’il soit particulièrement exquis.
Mais voilà, le premier goûte le vin et, après réflexion, annonce que « le vin est très bon, mais qu’il lui trouve un petit goût de cuir ». Le deuxième goûte le vin à son tour et annonce, à la surprise générale, que « le vin est très bon, mais qu’il a néanmoins un goût de fer très perceptible ».
Cette différence de point de vue, si surprenante entre les deux experts, ne manque pas de leur attirer bien des moqueries ! Voilà bien de sacrés experts qui non seulement ne s’entendent pas, mais plus encore sentent du fer et du cuir dans le vin !
Mais voilà : quand vient le moment où le tonneau fut vidé, on trouva au fond une petite clef en fer attachée à une courroie en cuir.
Quelle est la leçon de cette histoire pour Hume ? Il ne nie pas qu’il y ait des différences de perceptions entre les individus, et donc une forme de relativisme, puisque les deux experts sentent bien des choses différentes !
Mais, à ses yeux, malgré la diversité des goûts individuels, il existe des critères communs qui permettent de juger objectivement de la valeur esthétique d’une œuvre. En d’autres termes, ce n’est pas seulement une question de préférences personnelles, mais de reconnaissance de qualités qui peuvent être analysées et discutées rationnellement.
Car, in fine, les deux experts n’ont pas exactement senti la même chose, mais ils étaient d’accord pour dire que le vin était très bon, et ils ont perçu des choses que les autres n’ont pas décelées. Le jugement des connaisseurs était donc sensiblement meilleur que le jugement de ceux qui n’ont pas d’expérience particulière en matière de vin.
Pourquoi tous les jugements ne se valent pas
Hume va donc expliquer pourquoi, selon lui, tout n’est pas relatif en matière d’art, et pourquoi le jugement de certains experts vaut mieux que le jugement d’un néophyte en la matière.
D’abord, la sensibilité. Pour pouvoir bien juger d’une œuvre, il faut avoir développé une certaine sensibilité. Hume a pris ici l’exemple du vin, mais on peut adapter cela, par exemple, à la musique ou à la peinture.
Quelqu’un qui a beaucoup écouté une certaine musique, ou qui a pratiqué cette musique, entend plus de choses que quelqu’un qui ne l’a pas fait. Il va reconnaître certaines harmonies, tel instrument, etc. De même, quelqu’un qui regarde beaucoup de tableaux percevra davantage. C’est une question de sensibilité, certes, mais pas seulement : pour voir un symbole dans un tableau, par exemple, il faut aussi avoir des connaissances.
Ensuite, les connaissances. C’est le deuxième point qu’un expert peut développer et qui rendra son jugement meilleur. Comme le dit l’historien de l’art Daniel Arasse, sans une certaine culture, sans certaines connaissances, devant un tableau « On n’y voit rien ». C’est d’ailleurs le titre d’un de ses livres, une excellente lecture si l’on s’intéresse à la peinture !
Ce sont nos connaissances qui nous permettent de reconnaître certains symboles, une référence dans un tableau. En un mot, sans elles, on manque une grande partie du sens de l’œuvre.
Enfin, l’expérience et la comparaison. Toujours pour Hume, un connaisseur aura un meilleur jugement car il aura fait beaucoup d’expériences et aura ainsi pu beaucoup comparer les morceaux ou les œuvres.
À l’inverse, quelqu’un qui n’a que peu écouté de musique baroque aura évidemment du mal à dire si ce qu’il entend est de bonne qualité par rapport aux autres morceaux de musique baroque. On peut donc défendre que le nombre de comparaisons et l’expérience d’une personne dans un domaine ont un impact important sur la qualité de son jugement.
Hume ajoute encore deux qualités à son portrait du « vrai juge » : un jugement libéré de tout préjugé, qui ne se laisse pas aveugler par la réputation d’un auteur ou par ce qu’on est censé aimer, et ce qu’il appelle simplement le bon sens, pour saisir ce que l’œuvre cherche à faire avant de la juger.
En ce sens, le relativisme est sans doute défendable si vous parlez de votre goût ou dégoût pour le chocolat ou les épinards, mais pas si vous parlez d’art.
Le bât blesse
On peut pourtant retourner contre Hume sa propre méthode, et lui poser une question embarrassante : comment reconnaît-on un « vrai juge » ? À sa délicatesse, sa pratique, son absence de préjugé, répond Hume. Mais comment sait-on, concrètement, qu’un juge possède réellement ces qualités, sinon parce que ses jugements, justement, rejoignent ceux des autres bons juges ?
Le raisonnement tourne un peu en rond : le bon goût, c’est ce que les vrais juges approuvent ; et les vrais juges, ce sont ceux dont le goût est bon.
Il y a une seconde difficulté, plus concrète encore. Qui, historiquement, a eu accès à cette fameuse « pratique » nécessaire pour devenir un vrai juge : le temps, l’éducation, l’argent pour voir beaucoup de tableaux, écouter beaucoup de musique ? Longtemps, un cercle assez étroit. Le standard des vrais juges est-il vraiment universel, ou reflète-t-il aussi, sans le vouloir, les goûts d’une époque et d’un milieu ?
Le débat reste, aujourd’hui encore, largement ouvert. Mais Hume nous laisse une idée précieuse : le désaccord, loin de clore la discussion, est justement ce qui doit nous pousser à affiner notre regard, notre oreille, notre palais. Le goût s’éduque, et c’est une bonne nouvelle : il est toujours temps de mieux voir, de mieux écouter, de mieux goûter.
Pour aller plus loin
Le texte à lire est l’essai de Hume lui-même, De la norme du goût (Of the Standard of Taste, 1757). Il est court et se lit en une soirée. Commencez par le passage des deux connaisseurs en vin, puis lisez le portrait du « vrai juge » qui suit.
Pour prolonger du côté de la peinture, On n’y voit rien de Daniel Arasse montre très concrètement ce que le regard gagne à être éduqué.
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