Ses gestes sont maladroits, son rythme trop lent. La contremaîtresse la houspille. Les autres ouvrières lui jettent des regards à la fois moqueurs et compatissants : elle ne tiendra pas.
Personne dans l’atelier ne soupçonne que cette femme maigre et myope, au regard étrangement intense, est l’une des plus brillantes agrégées de philosophie de sa génération. Élève d’Alain, reçue à l’agrégation à vingt-deux ans, elle enseigne depuis trois ans dans les lycées de province.
Alors que fait-elle ici, à suer sur cette presse pour un salaire de misère ?
Elle s’appelle Simone Weil (oui attention, c’est bien un W), et elle a obtenu un congé sans solde de l’Éducation nationale, officiellement pour « études personnelles ». Mais l’étude qu’elle veut mener n’est pas de celles qu’on fait dans une bibliothèque. Elle veut, dit-elle, comprendre de l’intérieur.
Comprendre quoi, exactement ?
Une inquiétude de dix ans
Simone Weil est née en 1909 dans une famille juive parisienne cultivée et aisée. Son frère André deviendra l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle. Très tôt, elle montre une intelligence fulgurante, mais aussi une sensibilité à l’injustice qui ne la quittera jamais.
Dès l’adolescence, elle pleure en apprenant que des enfants meurent de faim. Étudiante, elle donne une partie de ses maigres ressources aux ouvriers grévistes. Et lorsqu’elle commence à enseigner, au Puy-en-Velay, elle décide de vivre avec cinq francs par jour, la somme dont disposent les chômeurs qu’elle côtoie. Elle descend dans les mines avec les mineurs, prend la parole dans leurs réunions, marche à leurs côtés dans les manifestations.
Vous le voyez, l’usine n’est pas un coup de tête. C’est l’aboutissement d’une longue inquiétude. Une inquiétude qui la travaille depuis près de dix ans, depuis son agrégation : de quel droit, elle, l’intellectuelle, pérore-t-elle sur la condition des travailleurs manuels alors qu’elle n’a jamais posé les mains sur une machine ?
Il y a chez elle quelque chose qui ressemble à une honte. Une sorte de sentiment d’infériorité devant ceux qui travaillent avec leur corps. Et surtout la conviction, de plus en plus aiguë, qu’une pensée qui n’est pas éprouvée n’est peut-être pas une pensée authentique.
Elle a lu Marx. Elle fréquente les milieux syndicaux. Elle sait, intellectuellement, ce qu’est le travail à la chaîne et l’aliénation. Mais voilà, elle sent que cette connaissance livresque est insuffisante, peut-être même indécente. Peut-on vraiment parler de l’oppression sans l’avoir éprouvée dans sa chair ? Les théoriciens bourgeois qui pérorent sur la classe ouvrière depuis leur bureau ne sont-ils pas, d’une certaine manière, une partie du problème ?
Elle rêve, écrit-elle, d’appréhender par elle-même ce que signifient concrètement la technique moderne, la liberté et l’esclavage ouvrier.
Alors elle va en usine. Non pas en observatrice, non pas en enquêtrice, mais en ouvrière. Elle va vivre ce qu’elle veut comprendre.
Une fatigue qui éteint la pensée
Pendant près de huit mois, de décembre 1934 à août 1935, elle va travailler chez Alsthom, puis chez Carnaud, puis sur les chaînes de Renault. Elle tiendra un Journal d’usine minutieux où elle note ses horaires, ses gestes, les pièces produites, les cadences, les humiliations, les rares moments de solidarité.
Et ce qu’elle y découvre va bouleverser sa pensée.
Première découverte, la plus importante peut-être : l’oppression ouvrière n’est pas d’abord une question de salaire ou de conditions matérielles. C’est quelque chose de bien plus profond, qui touche à la dignité même de l’être humain.
Dans ses lettres et ses notes, Simone Weil revient sans cesse sur la même observation : la fatigue. Non pas la simple fatigue physique, mais une fatigue si totale qu’elle détruit la capacité même de penser. Elle parle d’une « horrible fatigue qui pénètre jusqu’à l’âme ». Une fatigue qui, à la fin de la journée, ne laisse plus qu’une seule tentation : celle de ne plus penser du tout, parce que c’est le seul moyen de ne plus souffrir.
Voilà ce qu’elle découvre, et qui la terrifie. Le travail à la chaîne, tel qu’il est organisé dans les années 30 sous le règne du taylorisme, ne fatigue pas seulement les corps : il éteint la pensée. Il ne laisse aux ouvriers ni le temps, ni l’énergie, ni l’espace mental pour réfléchir. Et cela, à ses yeux, est la forme la plus terrible d’oppression.
Car un être humain privé de sa capacité à penser n’est plus tout à fait un être humain. Il devient, selon son expression terrible, une « bête de somme ».
La marque de l’esclavage
Deuxième découverte : cette oppression marque à jamais ceux qui la subissent. Des années plus tard, dans le long récit de son parcours spirituel adressé au père Joseph-Marie Perrin (publié après sa mort dans Attente de Dieu), Simone Weil écrit ces mots poignants : « J’ai reçu là, pour toujours, la marque de l’esclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. »
C’est une phrase extraordinaire. Simone Weil n’a passé que huit mois en usine. Elle pouvait en sortir quand elle le voulait. Elle savait qu’elle retournerait à l’enseignement. Et pourtant, elle dit que cette expérience l’a marquée pour toujours.
Pourquoi ? Parce qu’elle a compris, de l’intérieur, ce que c’est que de ne plus s’appartenir. De voir son temps, ses gestes, son attention entièrement confisqués par une machine et un contremaître. De vivre dans la peur permanente : peur du renvoi, peur de ne pas atteindre la cadence, peur de l’humiliation.
Mais Simone Weil ne se contente pas de vivre cette expérience : elle la met en mots, très vite et inlassablement. Dès son retour, elle écrit des articles, des analyses, des réflexions, qui seront rassemblés après sa mort dans le recueil La Condition ouvrière.
Repenser le travail lui-même
Son expérience la conduit aussi à remettre en question certaines certitudes du marxisme dans lequel elle baignait.
Alors que Marx misait sur la prise de conscience collective des ouvriers, cette « conscience de classe » qui les mènerait à se soulever, Weil observe quelque chose de plus sombre : les conditions mêmes du travail à la chaîne détruisent cette capacité de conscience. Comment un être épuisé, humilié, privé de temps pour penser, pourrait-il s’éveiller à sa propre condition ? Comment pourrait-il même vouloir autre chose, quand la fatigue a tari jusqu’à la source du désir ?
Ce qu’il faut, à ses yeux, ce n’est donc pas simplement renverser le système économique, comme si changer de propriétaire aux usines allait tout régler. C’est repenser radicalement le travail lui-même, pour qu’il n’écrase plus la pensée. Elle ébauchera d’ailleurs, dans un texte intitulé Condition première d’un travail non servile, ce que pourrait être un travail qui n’abîme pas l’être humain : un travail qui laisserait place à la pensée, à l’attention, à une forme de dignité.
Car l’attention, pour Weil, est ce qu’il y a de plus précieux chez un être humain. Cette faculté délicate, presque sacrée, de se tourner vers le réel avec toute la disponibilité de son esprit. Et c’est précisément ce que l’usine détruit.
Après son expérience ouvrière, Simone Weil ne sera plus jamais la même philosophe. Sa pensée deviendra plus incarnée, plus spirituelle aussi. Elle développera notamment la notion de « malheur », qu’elle distingue soigneusement de la simple souffrance : le malheur est cette forme d’affliction qui ne touche pas seulement le corps, mais qui atteint l’âme, qui la déforme, qui lui ôte jusqu’à la capacité de crier.
Et jusqu’au bout, elle vivra en cohérence radicale avec ses idées. En 1936, elle partira brièvement combattre aux côtés des républicains espagnols. Pendant la guerre, réfugiée à Londres, elle refusera de manger plus que les rations des Français sous l’Occupation. Elle mourra en 1943, à trente-quatre ans, épuisée par la tuberculose et cette privation volontaire.
Jusqu’au bout, elle aura cherché à ne pas penser sur les autres, mais avec eux, et de préférence depuis leur place.
Sa question nous poursuit aujourd’hui. Dans un monde où tant de gens sont encore pris dans des formes de travail qui épuisent, qui abrutissent, qui ne laissent pas de place pour penser (les caissières à cadence imposée, les livreurs chronométrés par des algorithmes, les ouvriers des entrepôts scannés à chaque geste), que leur devons-nous ?
Et nous, qui philosophons confortablement, avons-nous vraiment le droit de le faire sans essayer d’abord de comprendre ce que vivent ceux qui ne le peuvent pas ?
Pour aller plus loin
Pour lire Simone Weil elle-même sur cette expérience, ouvrez La Condition ouvrière (Gallimard), le recueil posthume qui rassemble ses lettres, ses articles et son Journal d’usine, écrits entre 1934 et 1936. Commencez par le Journal d’usine : on y suit, au jour le jour, les gestes, les cadences et la fatigue dont parle cette histoire. Vous lirez ensuite ses lettres et ses analyses avec un tout autre regard.
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