Imaginez que vous puissiez vous réveiller demain matin dans le corps de quelqu’un d’autre. N’importe qui : une personne au hasard parmi tous les habitants de votre pays. Vous pourriez être un chirurgien parisien ou une caissière en fin de mois. Un enfant de cadres avec toutes les portes ouvertes devant lui, ou un jeune de banlieue qui sait déjà que son avenir est incertain.
La société dans laquelle vous vivez vous paraîtrait-elle toujours aussi juste ?
Comment penser la justice sans parti pris ?
C’est précisément cette intuition qu’un philosophe américain a transformée en une théorie de la justice.
Ce philosophe, c’est John Rawls. Il naît en 1921 à Baltimore, aux États-Unis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il combat dans le Pacifique, notamment lors de la bataille d’Okinawa. De retour de la guerre, il devient professeur de philosophie, et enseignera plus de trente ans à Harvard. En 1971, il publie Théorie de la justice.
En pleine guerre du Vietnam, dans une Amérique déchirée par les inégalités raciales et sociales, Rawls pose une question fondamentale : comment construire une société vraiment juste ?
Mais avant de répondre à cette question, Rawls en pose une autre, plus étrange encore : comment pouvons-nous déterminer objectivement ce qu’est une société juste ?
Car voilà le problème. Quand nous réfléchissons à ce qui est juste ou injuste dans notre société, nous le faisons toujours depuis notre position particulière. Le chef d’entreprise qui réfléchit à la fiscalité n’a pas les mêmes intuitions que l’ouvrière qui peine à finir le mois. Le jeune homme issu d’un quartier favorisé n’a pas le même rapport aux inégalités scolaires que l’enfant d’un quartier défavorisé.
Nos jugements sur ce qui est juste sont, qu’on le veuille ou non, colorés par notre situation personnelle.
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Alors, comment sortir de ce biais ? Comment penser la justice sans que nos intérêts particuliers ne faussent notre raisonnement ?
Le voile d’ignorance
C’est là que Rawls invente l’une des expériences de pensée les plus célèbres de la philosophie : le voile d’ignorance.
L’idée est la suivante. Imaginez que vous deviez choisir les principes fondamentaux qui vont organiser la société dans laquelle vous allez vivre. Quelle sera la place de la liberté ? Comment distribuera-t-on les richesses ? Quelle place donnera-t-on à l’égalité des chances ?
Vous devez décider de tout cela… mais avec un handicap particulier. Vous ne savez pas qui vous serez dans cette société.
Rawls appelle cela la « position originelle ». Derrière ce voile d’ignorance, vous ignorez tout de votre situation future : votre sexe, votre classe sociale, votre origine, vos talents naturels, votre intelligence, votre force physique, mais aussi vos convictions morales ou religieuses, vos goûts, vos projets de vie.
Vous savez que vous allez naître quelque part dans cette société, mais vous pourriez très bien être le plus favorisé… ou le plus démuni !
La question devient alors : quels principes choisiriez-vous, sachant que vous pourriez être le plus riche comme le plus démuni ?
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Rawls pense que cette expérience de pensée est un formidable révélateur de ce qu’est vraiment la justice. Car derrière ce voile, nous ne pouvons plus raisonner en fonction de nos intérêts personnels. Nous sommes contraints de raisonner de manière véritablement impartiale.
Et voici ce que Rawls prédit : personne, raisonnant ainsi, ne choisirait une société où tout serait donné aux plus riches et aux plus talentueux, en espérant faire partie des chanceux. Car le risque est trop grand. Vous pourriez naître dans la misère, dans une famille sans ressources, avec un handicap, dans une minorité discriminée.
Dès lors, selon Rawls, vous choisiriez de protéger d’abord les plus vulnérables. Parce que vous pourriez être l’un d’eux.
Les deux principes de justice
De cette réflexion, Rawls tire deux grands principes de justice.
Le premier est que toute société juste doit garantir à chacun les libertés fondamentales les plus étendues possibles : liberté d’expression, de conscience, de pensée. Sur ce point, pas de négociation possible.
Le second principe est plus original. Il dit ceci : les inégalités sociales et économiques peuvent exister, mais seulement à une condition stricte : qu’elles profitent aux membres les moins favorisés de la société. C’est ce que Rawls appelle le « principe de différence ».
En d’autres termes, Rawls n’est pas contre toute inégalité. Il admet que certains puissent gagner plus que d’autres si, et seulement si, cette différence de revenus ou de statut améliore effectivement la situation des plus pauvres.
Par exemple, il peut être juste qu’un médecin, un ingénieur ou un entrepreneur gagne plus que la moyenne, à condition que leurs compétences et leurs décisions créent de la richesse, des emplois ou des services (comme un meilleur système de santé) dont bénéficient aussi, et surtout, les plus défavorisés.
Mais attention : cette justification ne tient que si deux conditions sont réunies.
- Les inégalités doivent réellement aider les plus pauvres. Si les riches deviennent plus riches sans que cela n’améliore la vie des plus démunis (par exemple, si les gains sont thésaurisés ou utilisés pour éviter l’impôt), alors ces inégalités sont injustes.
- Les positions qui permettent ces inégalités doivent être ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances. Cela signifie qu’un enfant né dans une famille pauvre doit avoir les mêmes chances réelles de devenir médecin ou directeur qu’un enfant né dans une famille riche. Pour cela, l’État doit garantir une éducation de qualité, des bourses, un accès aux soins, etc., afin que ce ne soit pas l’origine sociale, mais seulement le talent et l’effort, qui déterminent la réussite.
Selon Rawls, si vous raisonnez correctement et sans savoir quelle place vous occuperez dans la société, vous choisissez de protéger les plus faibles. Non par pitié, mais par prudence et par raison.
Une fiction utile ? Les objections
Mais voilà, objectera-t-on, cette « position originelle » est purement fictive. Personne ne choisit vraiment les règles de la société de cette manière. Est-ce qu’une expérience de pensée imaginaire nous apprend quelque chose de réel ?
C’est une objection sérieuse, et Rawls le sait. Pour lui, le voile d’ignorance est un outil de réflexion, une manière de tester nos intuitions morales. En vous demandant ce que vous choisiriez derrière ce voile, vous vous demandez en réalité ce qui est véritablement juste, au-delà de vos intérêts du moment.
D’autres ont contesté l’idée que, si nous sommes rationnels, nous choisirions forcément de protéger les plus défavorisés. Des philosophes libéraux, comme Robert Nozick, ont reproché à Rawls de trop réduire ainsi la liberté individuelle au nom d’une égalité qui n’est pas nécessairement souhaitée par tous.
Dans Anarchie, État et utopie (1974), Nozick imagine un exemple resté célèbre : celui du basketteur Wilt Chamberlain. Supposons une société où les richesses sont réparties de façon parfaitement juste. Puis, librement, un million de personnes décident chacune de payer vingt-cinq centimes pour voir Chamberlain jouer. À la fin de la saison, il est devenu beaucoup plus riche que les autres. Cette inégalité est-elle injuste ? Pour Nozick, non : elle résulte uniquement d’échanges libres et volontaires. Et pour maintenir le principe de différence, il faudrait sans cesse redistribuer, donc sans cesse interférer avec les choix libres des individus.
Le débat reste ouvert. Mais ce qui est remarquable, c’est que la question que pose Rawls ne vieillit pas. Chaque fois que nous débattons des inégalités, de la fiscalité, de l’accès aux soins ou à l’éducation, nous posons la même question fondamentale.
Pour aller plus loin
Le texte à lire ensuite, c’est Théorie de la justice de John Rawls (traduction française de Catherine Audard, Seuil). C’est un livre long et exigeant : ne le lisez pas d’une traite. Commencez par le premier chapitre, où Rawls présente l’idée de « la justice comme équité », puis allez directement aux passages sur la position originelle et les deux principes de justice, avant d’y revenir plus en détail.
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