Un fou sur la place du marché
Imaginez la scène. Ce n’est pas un souvenir, ni un fait divers : c’est une scène que Nietzsche invente lui-même, en 1882, dans un livre au titre presque joyeux, Le Gai Savoir.
Un homme fait irruption sur une place de marché en plein midi, une lanterne allumée à la main. Allumée en plein jour, alors que le soleil brille déjà bien haut. Il court entre les étals en criant, encore et encore : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! »
Autour de lui, on rit. La place est pleine d’incroyants, de gens qui, précisément, ne croient plus en Dieu depuis longtemps et s’en amusent volontiers. Il s’est perdu ?, lance l’un. A-t-il pris la mer ?, ironise un autre. A-t-il émigré ? Bref, on se moque de ce fou qui semble chercher ce que tout le monde, ici, a déjà cessé de chercher.
Alors l’insensé (c’est le nom que lui donne Nietzsche) les regarde, et lâche la phrase qui allait devenir l’une des plus célèbres, et l’une des plus mal comprises, de toute l’histoire de la philosophie : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! »
Qui est Nietzsche ?
Qui est cet homme qui met des mots pareils dans la bouche d’un fou de marché ?
Friedrich Nietzsche naît en 1844 à Röcken, un petit village de Saxe, dans une famille de pasteurs luthériens. Brillant philologue, il devient professeur de philologie classique à l’université de Bâle en 1869, à seulement vingt-quatre ans, un cas presque unique pour l’époque.
Mais sa santé se dégrade rapidement : migraines, troubles de la vue, douleurs digestives le contraignent à démissionner dès 1879. Il passe alors les dix années suivantes à errer d’une pension de cure à une autre, en Suisse, en Italie, dans le sud de la France, en écrivant, seul et souvent malade, l’essentiel de son œuvre. C’est dans cette période, en 1882, qu’il publie Le Gai Savoir, et notamment cet aphorisme 125, intitulé « L’insensé ».
Ce que la foule n’a pas compris
Revenons à la scène. Pourquoi ce délire théâtral pour dire une chose que, au fond, personne sur cette place ne conteste ?
C’est peut-être là que se loge tout le paradoxe du texte. Car l’insensé ne s’adresse pas à des croyants qu’il faudrait convaincre. Il s’adresse à des athées qui pensent déjà savoir que Dieu n’existe pas, et qui, précisément, n’ont rien compris à la portée de ce qu’ils affirment si légèrement.
Que veut-il leur faire sentir ? Que « tuer Dieu », ce n’est pas simplement rayer une hypothèse de plus dans la liste de nos croyances. Dieu, dans la culture occidentale, n’était pas un objet parmi d’autres : il était le point fixe, la garantie ultime qui tenait ensemble toute une architecture. La vérité, le bien, le sens de l’histoire, la valeur même de la valeur. Une fois cette clé de voûte retirée, c’est tout l’édifice qui perd son fondement, même si les pierres, pour un temps encore, restent debout par habitude.
C’est pourquoi l’insensé enchaîne les questions vertigineuses, presque cosmologiques. Qu’avons-nous fait, demande-t-il, en détachant cette terre de son soleil ? Vers où se meut-elle à présent ? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ?
Le sol se dérobe, les repères se confondent, l’espace lui-même semble se refermer sur du vide. Ce n’est pas une image poétique gratuite : c’est une tentative de faire ressentir, presque physiquement, ce que signifie perdre le point par rapport auquel toute orientation, y compris morale, se mesurait jusque-là.
Et puis vient la question la plus lourde de conséquences, celle que la foule ne comprend pas. Comment nous consolerons-nous, nous les meurtriers d’entre les meurtriers ? Ne devons-nous pas devenir nous-mêmes des dieux, ne serait-ce que pour paraître dignes de cet acte ?
Loin d’être un cri de triomphe, la formule ressemble presque à un cri d’alarme : nous avons fait quelque chose d’immense, et nous n’avons pas la moindre idée de comment en assumer le poids.
Une nouvelle encore en chemin
Mais ne soyons pas trop pressés de faire de Nietzsche un défenseur de la religion perdue, ou un prophète du désespoir. Ce n’est pas non plus ce qu’il dit.
Ce qu’il diagnostique, c’est un décalage. L’événement a eu lieu : la culture européenne a été minée depuis des siècles par la science, par la critique historique des textes sacrés, par l’exigence même de vérité que le christianisme avait inculquée puis retournée contre lui-même. Mais sa nouvelle n’est pas encore arrivée jusqu’aux oreilles des hommes.
Cet événement, dit l’insensé, est encore en chemin : la lumière des astres, elle aussi, met du temps à nous parvenir. Voilà pourquoi, dans la scène, l’homme finit par jeter sa lanterne à terre et par déclarer que son heure n’est pas encore venue.
Vous le voyez peut-être déjà : la lecture la plus répandue de « Dieu est mort », celle d’un slogan d’athée triomphant, d’une bonne nouvelle de la libération scientifique et laïque, passe totalement à côté du texte.
Ce sont justement les rieurs du marché, si sûrs d’eux, qui incarnent ce contresens. Ils ont perdu la foi sans en mesurer une seule seconde les conséquences pour leurs propres valeurs, censées tenir désormais toutes seules, sans plus aucun fondement transcendant pour les soutenir.
L’insensé, lui, est le seul, sur cette place, à avoir vraiment compris ce qui vient de se produire. Ce n’est jamais un hasard chez Nietzsche : c’est souvent le marginal, celui qu’on n’écoute pas, qui voit le plus clair.
C’est là que se noue, chez lui, le problème du nihilisme. Si plus rien ne garantit nos valeurs depuis un plan supérieur, deviennent-elles pour autant arbitraires, interchangeables, réductibles à de simples préférences ? Ou bien cette absence de garantie est-elle au contraire ce qui nous oblige enfin à créer nous-mêmes, en pleine responsabilité, ce que nous tenions jusque-là pour donné ?
Toute la suite de l’œuvre de Nietzsche, jusqu’au Zarathoustra qu’il commencera à écrire l’année suivante, peut se lire comme une tentative de répondre à cette question, sans filet, sans réassurance métaphysique d’aucune sorte.
Alors, où vous situez-vous, sur cette place de marché ? Du côté de ceux qui rient, convaincus d’avoir depuis longtemps réglé la question en haussant les épaules ? Ou reconnaissez-vous, dans le vertige de l’insensé, quelque chose qui vous concerne encore aujourd’hui : cette difficulté si actuelle à fonder des valeurs communes, une fois qu’on ne peut plus, collectivement, les faire reposer sur un même ciel ?
Pour aller plus loin
Le texte à lire, c’est Le Gai Savoir, par exemple dans la traduction d’Henri Albert (rééditée en GF-Flammarion). Commencez par l’aphorisme 125, « L’insensé » : il tient en deux pages et vous le lirez autrement après cette histoire. Puis lisez le reste du livre III, où il s’insère : Nietzsche y écrit par fragments courts, ce qui en fait une très bonne porte d’entrée dans son œuvre.
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