Le Dieu de Spinoza : Dieu ou la Nature

Amsterdam, le 27 juillet 1656. Un jeune homme de vingt-trois ans est banni de sa communauté. Il n’a tué personne, il n’a rien volé : on lui reproche ses idées. Et la plus scandaleuse de toutes tient en trois mots : Deus sive Natura, Dieu ou la Nature.

Un jeune homme banni pour ses idées

Baruch Spinoza, né le 24 novembre 1632 à Amsterdam, est un philosophe néerlandais. Il est issu d’une communauté juive séfarade réfugiée aux Pays-Bas pour échapper à l’Inquisition.

En 1656, à l’âge de 23 ans, Spinoza est excommunié de la communauté juive d’Amsterdam par un herem, un acte de bannissement sévère, en raison de ses vues jugées hérétiques. Il ne reviendra jamais. Il gagnera sa vie en taillant des lentilles pour les instruments d’optique, il écrira, et il mourra à La Haye en 1677. Son œuvre principale, l’Éthique, ne paraîtra qu’après sa mort.

Pourquoi une telle sanction ?

« Dieu ou la Nature »

Spinoza, comme il l’écrit bien plus tard, notamment dans l’Éthique, considère que Dieu et la nature sont une seule et même chose. « Deus sive Natura » (Dieu ou la Nature), peut-on lire dans l’Éthique. Que faut-il comprendre par là ?

Pour Spinoza, la réalité entière est une seule substance, et cette substance est ce qu’il nomme Dieu ou Nature. En ce sens, Dieu est immanent, c’est-à-dire présent à l’intérieur de tout ce qui existe, plutôt que transcendant et extérieur au monde.

Spinoza défend que Dieu n’est pas un être surnaturel séparé du monde, mais la substance unique dont découlent toutes les lois de la nature. En d’autres termes, tout ce qui existe est en Dieu, et rien ne peut être ni être conçu sans Dieu. Cela signifie que chaque partie de la nature est une expression de la divinité, et que les êtres humains en sont également une.

Quelles sont les conséquences de cette thèse pour Spinoza ?

À ses yeux, si Dieu est tout autour de nous et en nous, notre quête devrait être avant tout de chercher à comprendre les lois de la nature et à agir conformément à ces lois.

Il écrit ainsi dans le Traité politique : « Ni rire, ni pleurer, ni détester, mais comprendre. »

Nous nous croyons libres

En effet, une des conséquences importantes de cette thèse est le déterminisme. Le déterminisme est une théorie philosophique qui soutient que tous les événements, y compris les actions humaines, sont déterminés par des causes précises et obéissent aux lois naturelles. Autrement dit, dans un cadre déterministe, tout ce qui arrive est le résultat nécessaire de conditions antérieures : rien n’aurait pu se passer autrement.

Ainsi, pour Spinoza, nous avons tendance à nous moquer des hommes et à les juger durement, car nous croyons à la toute-puissance du libre arbitre. Nous pensons que l’homme est libre et donc pleinement responsable de ses choix, là où, en réalité, les hommes sont déterminés par les circonstances et par leurs passions.

C’est ce que dit Spinoza dans l’Éthique : les hommes croient être libres car ils n’ont pas conscience des causes qui les déterminent. Ils ne voient pas à quel point ils sont influencés par des causes antérieures qui agissent sur leurs choix.

Pour le faire comprendre, il utilise, dans une lettre écrite en 1674, une image étonnante. Imaginez une pierre qu’on lance. Elle vole. Supposez maintenant qu’elle soit consciente, et qu’elle sache qu’elle continue de voler. Que penserait-elle ? Qu’elle vole parce qu’elle le veut. Elle ne verrait pas la main qui l’a lancée.

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Cela signifie-t-il qu’il n’y a aucune forme de liberté humaine pour Spinoza ?

Comprendre ses passions pour s’en libérer

Pas tout à fait. Pour Spinoza, nous pouvons atteindre une forme de liberté en prenant conscience de ce qui nous détermine et en diminuant l’emprise de nos passions sur nous.

En effet, parmi les choses qui agissent sur nous et nous affectent, il y a nos passions. Ces passions nous poussent à agir ou à réagir dans un sens ou dans un autre, mais toujours de manière irrationnelle.

Spinoza nous encourage donc à utiliser notre raison pour comprendre la manière dont nos passions nous affectent, et à tâcher de ne pas nous laisser contrôler par elles. Dans la cinquième partie de l’Éthique, il va jusqu’à affirmer qu’une passion cesse d’être une passion dès que nous en formons une idée claire.

On peut prendre l’exemple de la colère. La colère est une réaction à ce que nous percevons comme une offense ou une frustration, et elle est souvent accompagnée d’une perte de contrôle et de clarté d’esprit.

Pour Spinoza, diminuer l’emprise de la colère sur nous suppose de développer une compréhension rationnelle de ses causes. Cela suppose d’abord de reconnaître que l’événement ou la personne qui suscite notre colère agit selon une chaîne de causalité déterminée par la nature.

Par exemple, si quelqu’un nous offense, il faut envisager que son action est une conséquence de son caractère, de son histoire personnelle ou des circonstances, et non d’un choix libre de nous nuire intentionnellement. Alors, en comprenant les réelles causes, notre colère peut s’apaiser et nous n’agirons pas de manière impulsive.

« Ni rire, ni pleurer, ni détester, mais comprendre. »

Ensuite, nous pouvons également remettre en question nos propres perceptions et jugements qui alimentent la colère. Nous pouvons nous demander pourquoi l’acte nous affecte autant, et si notre réaction est proportionnée à l’événement. Il est vraisemblable que la manière dont nous sommes affectés est, elle aussi, une conséquence de notre histoire personnelle ou des circonstances.

Vous le comprenez : en utilisant notre raison pour comprendre, et donc en modifiant notre perception des événements, nous pouvons réduire progressivement la puissance des passions négatives sur notre vie et nous approcher d’une forme de félicité.

Une idée jugée hérétique

La conception de Dieu de Spinoza a été perçue comme hérétique par beaucoup. Elle conteste les doctrines religieuses classiques et a provoqué une réaction hostile de la part des autorités religieuses de l’époque. L’idée d’un Dieu sans volonté, qui ne récompense ni ne punit et à qui l’on ne peut rien demander, remet en question les bases mêmes des religions organisées.

On a voulu faire taire un jeune homme de vingt-trois ans. On a échoué : ses livres ont traversé les siècles. Ce que Spinoza nous a laissé, c’est une manière de vivre. Il ne s’agit pas de croire ni de craindre. Il s’agit de comprendre.

Pour aller plus loin

Le texte à lire, c’est l’Éthique. Mon conseil : ne commencez pas par le début, qui est très abstrait, mais par la troisième partie, consacrée aux passions, puis lisez l’appendice de la quatrième partie. Pour vous y préparer, le petit livre de Robert Misrahi, Spinoza, est une excellente porte d’entrée.

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