Marc Aurèle : peut-on être philosophe sans inventer d’idées nouvelles ?

Dans la nuit du 17 mars 180, alors que l’empereur Marc Aurèle rend son dernier souffle, au camp, sur les rives du Danube, ses proches récupèrent près de lui un petit cahier. Dans ce cahier, écrit en grec, Marc Aurèle écrit depuis une dizaine d’années. Il n’a pas de titre et pas d’organisation précise.

Ce cahier, Marc Aurèle ne l’écrivait pas pour le publier. Il ne pouvait pas se douter qu’il serait encore lu au XXIe siècle, sous le titre de Pensées pour moi-même, et ferait de lui un des philosophes les plus connus de l’Antiquité.

Écrire pour se transformer

Marc Aurèle écrivait pour lui-même : pour s’encourager à suivre en tous points la raison, pour s’exhorter à rester juste, humble et bon.

Il suivait, ce faisant, le conseil que donne Épictète à ses disciples après avoir exposé l’essentiel des principes de la philosophie stoïcienne : « Voilà ce que doivent méditer les philosophes, voilà ce qu’ils doivent écrire tous les jours, qui doit être leur matière d’exercice (…). Ces principes, il faut que tu les aies sous la main, la nuit et le jour, il faut les écrire, il faut les lire. »

En écrivant, souvent le soir et la nuit, des maximes et des méditations dans son cahier, Marc Aurèle cherche à s’influencer lui-même en transformant son discours intérieur. L’écriture est pour lui un moyen de prendre possession de l’idée et de s’en imprégner, afin d’incarner dans ses actes les principes de la philosophie stoïcienne qu’il a commencé à adopter très jeune.

Ce qui trouble les hommes

On retrouve dans son cahier l’essentiel des principes de l’enseignement d’Épictète. Le stoïcien cherche à trouver l’équanimité, c’est-à-dire la sérénité et le détachement.

Afin d’y parvenir, Épictète défend plusieurs idées. Il faut accepter ce qui ne dépend pas de nous pour agir réellement sur ce qui dépend de nous. Il faut agir en suivant la raison, c’est-à-dire rester juste, bon et agir dans l’intérêt commun. Il faut enfin maîtriser son discours intérieur et ses représentations.

À propos de la maîtrise des représentations, on cite souvent cette phrase du Manuel d’Épictète : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. »

Je prends cette phrase en exemple car c’est un principe stoïcien auquel j’ai souvent réfléchi et qui a eu une réelle influence dans ma vie. Bien souvent, nous interprétons les faits de telle manière que nous créons nous-mêmes notre malheur.

Par exemple, ce n’est pas parce que vous avez eu un accident ou souffrez d’une maladie pendant un certain temps que cela durera toujours. Pourtant, nous avons souvent tendance à avoir des pensées de cette sorte, et si vous n’y êtes vous-même pas sujet, vous connaissez sans doute des personnes qui le sont !

Marc Aurèle écrit donc au fil de la plume, et sans ordre précis, des textes courts ou plus longs afin de se remémorer ces principes. Ce faisant, il n’a rien écrit de réellement nouveau d’un point de vue théorique.

Ces écrits entrent dans la catégorie de ce que Pierre Hadot nomme, dans Qu’est-ce que la philosophie antique ?, des « exercices spirituels », c’est-à-dire des exercices que l’on pratique dans l’Antiquité afin de transformer sa manière de vivre.

Peut-on dire que Marc Aurèle est un philosophe ?

Quand je définis la philosophie lors de mes premiers cours, j’ai souvent tendance, comme beaucoup d’enseignants, à privilégier la définition moderne de la philosophie : je vais la définir comme une discipline plutôt théorique. En ce sens, « faire de la philosophie », ce serait chercher à élaborer des connaissances par des moyens rationnels et en s’interrogeant.

Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu  Qu'est-ce que la philosophie ?

Si l’on suit cette première définition, pour être un philosophe, il faudrait donc écrire de la philosophie, et plus spécifiquement inventer de nouvelles idées, de nouveaux concepts, dans le but d’expliquer ou de mieux comprendre tel ou tel aspect de notre nature, de notre vie ou du monde qui nous entoure.

Or, si elle est pratique pour entrer en matière, cette définition de la philosophie et de ce qu’est un philosophe n’est pas la seule. En réalité, ce n’est qu’à partir du Moyen Âge que la philosophie a été conçue comme une activité purement théorique.

Dans l’Antiquité, les philosophes peuvent aussi développer des réflexions théoriques pointues. Mais plus encore, pour eux, être un philosophe, c’est adopter une certaine manière de vivre et une certaine vision du monde. En ce sens, la philosophie est une discipline avant tout pratique, et l’on peut tout à fait être considéré comme un philosophe alors même que l’on n’a pas inventé de nouvelles idées ou contribué à l’élaboration d’un système théorique.

Pour les Antiques, un philosophe est un aspirant à la sagesse, c’est-à-dire quelqu’un qui cherche à mener une vie vertueuse conforme à la raison et qui devient un exemple pour ses contemporains. C’est en ce sens que, dans l’Antiquité, Socrate, Diogène, Épictète, Sénèque ou Marc Aurèle sont des philosophes.

Un empereur face aux épreuves

J’ai voulu prendre ici l’exemple de Marc Aurèle car il me semble particulièrement bien correspondre à la définition du philosophe antique.

C’est un homme qui ne recherche pas le pouvoir, mais qui accepte son destin quand il est adopté par l’empereur.

Son règne fut particulièrement difficile : crue exceptionnelle du Tibre à Rome, tremblements de terre, famines, épidémie de variole, révoltes aux confins de l’Empire, trahison de l’un de ses généraux…

Face à toutes ces épreuves, Marc Aurèle tente de rester serein et juste. Par sa vie et son exemple, il mérite sans doute le titre de philosophe.

Souvent au cours de l’année, mes élèves me demandent : « Madame, comment devient-on philosophe ? »

Je leur réponds alors qu’il y a plusieurs manières d’être philosophe. On peut écrire de la philosophie et faire progresser les connaissances, mais on peut aussi être philosophe parce qu’on adopte une certaine manière de vivre et une certaine éthique.

Pour aller plus loin

Le texte à lire ensuite, ce sont les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Ce n’est pas un traité à lire d’une traite : ouvrez-le au hasard, lisez quelques maximes, et laissez-les vous accompagner dans la journée, comme Marc Aurèle lui-même. Vous pouvez commencer par le livre I, où il dit ce qu’il doit à ses proches et à ses maîtres, puis piocher librement dans les suivants.

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