Hannah Arendt à Jérusalem : la banalité du mal

Jérusalem, 1961. Derrière une paroi de verre, un homme en costume sombre a l’air d’un employé de bureau un peu las. Il a pourtant organisé la déportation de millions de Juifs. Dans le public, une philosophe s’attend à voir un monstre. Ce qu’elle découvre va la déconcerter bien davantage.

Un monstre derrière une vitre ?

Jérusalem, 11 avril 1961. Dans une salle d’audience aménagée pour l’occasion, un homme est assis derrière une paroi de verre. Costume sombre, lunettes, visage émacié : il a l’air d’un employé de bureau un peu las, fatigué par des années de paperasse.

Autour de lui, la tension est palpable. Dans la salle, des rescapés des camps, des journalistes venus du monde entier, et, planant sur tout le procès, le souvenir encore vif de la Shoah.

Cet homme s’appelle Adolf Eichmann. Depuis son bureau berlinois, il a organisé la logistique de la déportation de millions de Juifs vers les camps d’extermination nazis.

Dans le public, une femme prend des notes avec attention. Elle s’appelle Hannah Arendt. Le magazine américain The New Yorker l’a envoyée couvrir le procès. Comme beaucoup, elle s’attend à voir un monstre.

Mais ce qu’elle observe la déconcerte davantage : un homme qui s’exprime par clichés, qui se vante de son avancement de carrière au sein de la SS, qui répète des formules toutes faites sur le devoir et l’obéissance, incapable, semble-t-il, de prononcer une seule phrase qui ne soit un lieu commun.

De ce choc entre ce qu’elle attendait et ce qu’elle voit va naître l’un des concepts philosophiques les plus discutés qui soient : « la banalité du mal ».

Qui est Hannah Arendt ?

Hannah Arendt est née en 1906 près de Hanovre, en Allemagne, dans une famille juive assimilée. Brillante étudiante, elle suit à Marbourg l’enseignement de Martin Heidegger, puis rejoint Karl Jaspers à Heidelberg : c’est sous sa direction qu’elle soutient, en 1929, une thèse sur le concept d’amour chez saint Augustin.

Quand Hitler arrive au pouvoir en 1933, elle doit fuir l’Allemagne. Elle passe par Prague, puis par Paris, où elle travaille plusieurs années pour des organisations d’aide aux réfugiés juifs, avant de s’exiler à New York en 1941.

Alors, presque vingt ans plus tard, quand elle se retrouve à quelques mètres de l’un des organisateurs de cette persécution, on comprend qu’elle s’attende à affronter quelque chose comme le Mal avec un grand M : une figure démoniaque.

Or, ce qu’elle décrit dans son reportage, puis dans son livre Eichmann à Jérusalem (1963), n’est pas du tout ce qu’on attendait.

« Ni Iago ni Macbeth » : une absence de pensée

Car le Eichmann qu’elle voit et entend pendant des mois d’audience ne ressemble à aucun grand criminel de tragédie. « Eichmann n’était ni Iago ni Macbeth, écrit-elle, et rien n’était plus éloigné de son esprit que de se déterminer, comme Richard III, à « se révéler scélérat ». Hormis une diligence extraordinaire dans la poursuite de son avancement personnel, il n’avait aucun mobile. »

Il se présente comme un bon fonctionnaire, fier d’avoir fait correctement son travail, obsédé par sa progression hiérarchique, incapable de formuler sa pensée autrement qu’à travers des expressions toutes faites.

Les expertises psychiatriques menées avant le procès ne le décrivirent pas comme un malade mental. Et c’est précisément ce décalage qui frappe Arendt : un homme impliqué dans un crime de masse pouvait paraître, dans le vocabulaire clinique ordinaire, parfaitement « normal ».

Qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Ce qui la frappe chez Eichmann, ce n’est pas l’absence de toute idéologie (ce point est aujourd’hui très discuté), mais une absence de pensée au sens de jugement : son incapacité à interrompre, ne serait-ce qu’un instant, le flot des formules, des ordres et des habitudes institutionnelles pour se demander ce qu’il faisait, concrètement, à d’autres êtres humains.

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Elle parle d’une « incapacité authentique à penser », plus exactement à penser du point de vue d’un autre, à sortir de son propre cadre de référence pour se représenter ce que ses actes signifiaient pour ceux qu’il envoyait à la mort.

Le mal, chez Eichmann, ne vient donc pas d’une profondeur démoniaque. Dans une lettre à son ami le philosophe Gershom Scholem, Arendt ira jusqu’à écrire que le mal n’est jamais « radical », qu’il n’a « ni profondeur ni dimension démoniaque », et qu’il peut « ravager le monde entier précisément parce qu’il s’étend à la surface comme un champignon ».

« C’est en cela qu’il est « banal » », ajoute-t-elle : seul le bien, selon elle, possède cette profondeur qui mériterait le qualificatif de radical.

Une thèse qui dérange

Vous le sentez peut-être : cette thèse dérange, et elle a immédiatement déclenché une tempête.

Le mot « banalité » a souvent été compris comme une manière de minimiser l’horreur, voire d’excuser Eichmann en le réduisant à un simple rouage sans responsabilité : l’argument classique du « je n’ai fait qu’obéir aux ordres », que ses propres avocats avaient utilisé pendant le procès. Ce n’est pourtant pas ce que dit Arendt.

Mais il faut aller plus loin, car les historiens ont depuis nuancé le tableau dans un sens qui aurait pu la troubler elle-même : Eichmann n’était pas le simple exécutant gris qu’il jouait à la barre.

En 1944, après l’occupation allemande de la Hongrie, il joua un rôle central dans l’organisation et l’accélération des déportations. En quelques mois, environ 400 000 Juifs hongrois furent déportés, pour la plupart vers Auschwitz-Birkenau.

Des décennies plus tard, l’historienne Bettina Stangneth a mis au jour des documents et des conversations privées d’après-guerre montrant un Eichmann tout autre que le fonctionnaire éteint du tribunal : un homme à l’antisémitisme convaincu, fier de son rôle, revendiquant idéologiquement sa part dans l’extermination.

Arendt s’est-elle laissé abuser par la performance d’un accusé habile à jouer les bureaucrates inoffensifs ? Le débat, aujourd’hui encore, n’est pas tranché.

Faut-il être un monstre pour faire le mal ?

Que retenir, alors, de cette controverse ? Peut-être ceci : Arendt a peut-être sous-estimé la profondeur idéologique d’Eichmann, mais elle a formulé une question qui reste pertinente : peut-on commettre un mal immense sans être soi-même un monstre ?

Le plus terrifiant, dans son analyse, n’est pas l’idée que le mal serait sans gravité : elle ne l’a jamais soutenue. C’est l’idée qu’il n’exige pas nécessairement un monstre pour s’accomplir. Qu’il peut passer par des hommes tout entiers absorbés par leur carrière, leurs formulaires, leur avancement, et qui ont cessé de juger ce que leurs actes produisent sur autrui.

Cette question a-t-elle perdu de son actualité ? On peut légitimement en douter.

Le procès Eichmann oblige à poser une question plus générale, qui nous concerne tous : que devient notre responsabilité lorsque nous nous abritons derrière une procédure, une hiérarchie ou un rôle professionnel pour ne plus répondre des effets de nos actes ?

Faut-il être un monstre pour faire le mal ? Ou suffit-il, parfois, de cesser de penser ?

Pour aller plus loin

Le texte à lire ensuite, c’est Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), le livre qu’Arendt a tiré de ses reportages pour The New Yorker. Il se lit comme un grand récit de procès : commencez par les premiers chapitres, qui plantent le décor de l’audience et le portrait de l’accusé, puis lisez le post-scriptum, où Arendt revient sur la controverse et précise ce qu’elle entendait par « banalité du mal ».

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