Tocqueville et si la démocratie mourait dans l’indifférence ?

Et si la démocratie mourait non pas sous les coups d’un tyran, mais dans l’indifférence générale ? Et si c’était nous, citoyens libres et égaux, qui l’abandonnions doucement, sans même nous en rendre réellement compte ?

Un aristocrate qui parie sur la démocratie

Cette question, un jeune aristocrate français se la posait déjà en 1831. Il s’appelait Alexis de Tocqueville (1805-1859), il avait 25 ans, et il embarquait pour les États-Unis avec une mission officielle — étudier le système pénitentiaire américain — et une obsession secrète : observer la démocratie au plus près.

Pourquoi une telle obsession ? Parce que Tocqueville, tout aristocrate qu’il est, est alors convaincu que la démocratie est l’avenir. Il voit dans l’égalisation des conditions une tendance irrésistible, un mouvement de fond qui emportera toutes les sociétés.

La question n’est donc pas, à ses yeux, de savoir si la démocratie va s’imposer, mais comment elle va s’imposer — et surtout à quelles conditions elle restera compatible avec la liberté.

De ce voyage naîtra son œuvre majeure : De la démocratie en Amérique, publiée en deux tomes en 1835 et 1840.

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Qu’est-ce que la démocratie pour Tocqueville ?

Il faut d’abord comprendre que pour Tocqueville, la démocratie n’est pas seulement un régime politique où le peuple vote. C’est aussi, et peut-être surtout, un état social caractérisé par l’égalisation des conditions.

Dans la société aristocratique d’autrefois, chacun naissait dans une classe et y restait. Le noble était noble, le paysan était paysan, et personne ne remettait cela en question. Les relations entre les classes étaient hiérarchiques mais stables.

Dans la société démocratique, au contraire, ces distinctions tendent à s’effacer. Chaque individu, quelle que soit son origine, peut prétendre à s’élever socialement. Chacun se considère comme l’égal de son voisin. Personne n’accepte de se soumettre naturellement à un autre.

Cela a des conséquences extrêmement positives ! L’individu démocratique refuse l’autorité arbitraire et cherche en lui-même ses opinions et ses croyances : il ne se contente pas d’écouter ceux qui lui seraient « supérieurs ».

Le revers de l’égalité : l’individualisme et le bien-être

Mais voilà, Tocqueville observe aussi les conséquences moins réjouissantes de cette égalisation des conditions.

Ce qui le frappe d’abord, c’est l’individualisme. Dans la société démocratique, l’individu n’a plus d’obligations envers un seigneur ou envers l’Église. Il est libre. Mais cette liberté a un revers à ses yeux : l’homme démocratique a tendance à se replier sur lui-même, sur sa famille proche, sur son petit cercle, et à se désintéresser du reste de la société.

Ensuite, il observe que la démocratie semble encourager la passion du bien-être matériel. Dans la société aristocratique, chacun acceptait sa condition car elle semblait fixée par l’ordre naturel des choses. Le paysan ne se comparait pas au noble. Dans la société démocratique, au contraire, chacun sait qu’il peut améliorer sa situation.

Dès lors, chacun s’y emploie avec acharnement. Tocqueville écrit :

« Ce que je reproche à l’égalité, ce n’est pas d’entraîner les hommes à la poursuite de jouissances défendues ; c’est de les absorber entièrement dans la recherche des jouissances permises. Ainsi il pourrait bien s’établir dans le monde une sorte de matérialisme honnête qui ne corromprait pas les âmes, mais qui les amollirait et finirait par détendre sans bruit tous leurs ressorts. »

Vous le voyez, Tocqueville ne dénonce pas le vice ou l’immoralité. Il décrit quelque chose de bien plus subtil : des âmes qui s’amollissent, des ressorts qui se détendent. En somme, des citoyens qui ne font rien de mal, mais qui ne font plus rien de grand non plus.

Oui, et alors, me direz-vous ? Tout cela ne semble pas si grave !

Le cercle vicieux du désintérêt

Pourtant, pour Tocqueville, c’est là que commence le drame.

L’homme démocratique, tout occupé à améliorer sa condition matérielle, à faire fortune, à profiter des « petits et vulgaires plaisirs » de l’existence, en vient à considérer la politique comme une perte de temps.

Voter ? Participer aux affaires communes ? S’engager dans la vie publique ? Défendre des idées ? Tout cela lui paraît être des « jeux d’oisifs » qui ne conviennent pas à des gens sérieux, occupés aux vraies affaires de la vie.

Tocqueville décrit ce processus avec une grande lucidité :

« S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. […] Ces gens-là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d’eux-mêmes. »

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Et voici le cercle vicieux qui se met en place : moins le citoyen participe à la vie politique, moins il a le sentiment que sa participation change quelque chose. Moins il a le sentiment de pouvoir changer les choses, moins il a envie de participer. Et ainsi de suite, jusqu’à l’abandon complet.

Pendant ce temps (ne soyons pas naïfs !), ceux qui gouvernent, voyant les citoyens se désintéresser, étendent progressivement leurs pouvoirs. L’État prend ainsi en charge de plus en plus d’aspects de la vie collective. Et il arrive finalement un moment où les citoyens cessent complètement de s’intéresser à la vie politique.

Un despotisme doux, qui nous berce

Alors, que se passe-t-il quand ce processus arrive à son terme ?

Tocqueville imagine un nouveau type de despotisme, radicalement différent des tyrannies du passé. Ce n’est pas le despotisme violent de Montesquieu, celui qui fait régner l’ordre par la crainte et la terreur !

C’est un despotisme doux, presque bienveillant. Tocqueville le décrit dans ces termes :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. »

Vous l’avez compris : ce pouvoir ne nous opprime pas, il nous infantilise. Il ne nous persécute pas, il nous dispense de penser. Il ne nous enchaîne pas, il nous berce. Il ne nous terrifie pas, il nous décourage d’agir.

Et c’est précisément pour cela qu’il est si dangereux : comment se révolter contre un pouvoir qui, en apparence, nous veut tant de bien ?

Tocqueville va jusqu’à écrire que cet État pourrait finalement « ôter entièrement aux citoyens le trouble de penser et la peine de vivre ».

Un second danger : la tyrannie de la majorité

Il faut ajouter à ce tableau un second danger, que Tocqueville débusque au cœur même de la démocratie américaine qu’il admire par ailleurs très sincèrement : la tyrannie de la majorité.

Dans une société où l’opinion du plus grand nombre fait figure de vérité, celui qui pense autrement ne risque ni la prison ni l’exécution. Il risque quelque chose de presque aussi efficace : l’isolement, le mépris silencieux, la mise à l’écart.

La démocratie, en somme, ne menace pas seulement la liberté par l’apathie. Elle peut aussi, de l’intérieur, uniformiser les esprits par la seule pression du conformisme.

Les habitudes de la liberté

Mais est-ce là une fatalité ?

Tocqueville souhaite que non, car s’il décrit ce danger avec tant de précision, c’est justement pour que nous puissions l’éviter. Ce despotisme doux n’est pas une fatalité. C’est une possibilité, un risque, mais un risque que des citoyens vigilants peuvent conjurer.

Comment ? En exerçant effectivement leurs droits politiques. En participant à la vie publique. En refusant de se laisser absorber entièrement par la poursuite du confort matériel. En s’associant avec d’autres citoyens pour défendre leurs intérêts communs. En cultivant ce que Tocqueville appelle « les habitudes de la liberté ».

C’est d’ailleurs ce qu’il observe avec admiration chez les Américains de son temps : ils prennent l’habitude de s’associer sans cesse pour gérer eux-mêmes leurs affaires locales, ils participent à la justice par le jury et débattent grâce à une presse combative, et ils s’organisent en petites communautés politiques actives plutôt que de tout attendre d’un pouvoir central lointain.

Car la liberté, pour Tocqueville, n’est pas un état naturel : c’est une pratique, une habitude, quelque chose qui s’entretient. Et, pour lui, si nous cessons de la pratiquer, nous finirons par la perdre.

Pour aller plus loin

Le texte à lire ensuite, c’est De la démocratie en Amérique. L’ouvrage est long : inutile de le lire d’une traite. Commencez par le second tome, avec le chapitre XI de la première partie (sur le « matérialisme honnête ») et le chapitre VI de la quatrième partie, où Tocqueville décrit le despotisme doux. Vous pourrez ensuite revenir au premier tome, aux chapitres VII et VIII de la deuxième partie, pour la tyrannie de la majorité.

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