Débuter la philosophie : par où commencer ?
Vous avez croisé la philosophie trop tôt, trop vite, ou jamais. Et vous avez envie de vous y mettre. Mais par où commencer ?
Débuter la philosophie tout seul peut s’avérer difficile car, disons-le, beaucoup de textes de philosophie sont difficiles d’accès, de par leur langue ou parce qu’il est nécessaire de comprendre de quel problème il est question avant de bien comprendre ce que dit l’auteur et pourquoi.
Je suis professeure de philosophie depuis plus de dix ans et j’accompagne aujourd’hui aussi des adultes qui découvrent ou redécouvrent la philosophie. Sur cette page, je vous donne mes conseils pour bien commencer, selon vos goûts et votre point de départ.
Vous débutez et vous voulez des repères ? Recevez gratuitement mon guide pour bien commencer la philosophie : 35 pages sur les grands courants, les grands débats et mes conseils de lecture.
Pourquoi est-ce si difficile de commencer seul ?
J’ai posé la question à plus de 140 lecteurs. Leurs réponses se ressemblent : on bute sur le vocabulaire, on croit comprendre une phrase sans saisir ce que l’auteur veut démontrer et on ne sait pas dans quel ordre avancer.
Un lecteur l’a résumé mieux que moi : il est plus facile de lire sur la philosophie que de lire de la philosophie. C’est normal. Un texte philosophique répond toujours à une question et souvent à un autre philosophe. Tant qu’on ne connaît ni la question ni l’adversaire, le texte reste opaque.
La bonne nouvelle, c’est que cela s’apprend. Il existe trois portes d’entrée et vous pouvez choisir celle qui vous convient le mieux.
Porte n°1 : commencer par des livres généraux
Une première possibilité consiste à lire des ouvrages généraux sur l’histoire de la philosophie, ou qui brassent les grands thèmes de la discipline. C’est la porte idéale si vous voulez d’abord une vue d’ensemble.
Voici quelques ouvrages que je trouve accessibles pour un débutant :
- Apprendre à vivre, Luc Ferry, l’histoire de la philosophie racontée simplement, comme autant de réponses à la question, comment bien vivre.
- Présentations de la philosophie, André Comte-Sponville. Douze chapitres courts, un par grande notion, par un auteur qui écrit clair.
- L’étonnement philosophique, Jeanne Hersch. L’histoire des idées menée par la plus belle des portes, l’étonnement.
Pour vous familiariser avec des thèmes et des thèses de manière plus ludique :
- La Playlist des philosophes, Marianne Chaillan. La philosophie à partir de chansons que vous connaissez déjà.
- Le Monde de Sophie, Jostein Gaarder.
Un conseil : ces livres sont un excellent point de départ, mais ne vous y arrêtez pas. Ils vous donnent la carte ; le voyage, ce sont les textes eux-mêmes (voir plus bas : « Passer aux vrais textes »).

Porte n°2 : choisir un thème qui vous attire
Une autre façon d’entrer dans la philosophie est de commencer par un thème qui vous attire. Peut-être avez-vous un intérêt particulier pour le bonheur ou la liberté : vous vous intéressez alors à l’éthique, cette partie de la philosophie qui se demande comment il faut vivre. Peut-être êtes-vous plutôt intéressé par la technique, le temps ou le langage.
Personnellement, quand j’ai découvert la philosophie, j’étais très intéressée par l’éthique et par la question du langage. Une des particularités de la philosophie, c’est qu’elle parle de tout : l’art (l’esthétique), la liberté, le bonheur, le devoir (l’éthique), les sciences, la vérité (l’épistémologie), la politique, le langage, l’existence et le temps (la métaphysique).
Pour chaque thème, je vous indique des lectures, certaines plus accessibles que d’autres, et une histoire à lire ou à écouter pour entrer dans le sujet.
L’éthique (liberté, bonheur, morale)
Un auteur contemporain accessible :
- Ruwen Ogien, La panique morale. Un regard vif sur nos indignations, et sur ce que la morale a le droit, ou non, de nous interdire.
- Ruwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine. Un livre d’expériences de pensée, drôle et sérieux à la fois.
Les stoïciens peuvent être une bonne entrée :
- Sénèque, Lettres à Lucilius. Les lettres d’un sage à un ami, sur le temps, la mort, la vie bonne, à lire une par une.
- Épictète, Manuel. Quelques pages d’un ancien esclave devenu maître, sur ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même. Le carnet intime d’un empereur qui se rappelle, chaque matin, comment rester droit.
Mais également :
- Alain, Propos sur le bonheur. De courts textes pratiques, presque un par jour, sur l’art d’être heureux.
- Épicure, Lettre à Ménécée. Quelques pages sur le plaisir, le bonheur et la peur de la mort.
Pour commencer en douceur : Marc Aurèle : l’empereur philosophe, Le dilemme du tramway.
La conscience et l’inconscient
- Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse. La porte la plus simple vers l’idée d’inconscient, par celui qui l’a inventée.
- Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées. Pourquoi les contes nous marquent autant, lus à la lumière de l’inconscient.
- René Descartes, Méditations métaphysiques, la deuxième. Le moment où Descartes touche le je pense, donc je suis, l’acte de naissance de la conscience moderne.
Pour commencer en douceur : Bientôt
L’existence et le temps
- Sénèque, De la brièveté de la vie. Un petit traité sur le temps que nous gaspillons, qui se lit d’une traite et parle à tout le monde.
- Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe. La vie a-t-elle un sens, et peut on être heureux même si elle n’en a pas ?
- Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme. Une conférence devenue célèbre, où Sartre soutient que nous sommes ce que nous faisons de nous.
Pour commencer en douceur : Camus et Sisyphe : le bonheur au pied de la montagne
L’art et l’esthétique
Deux lectures accessibles pour entrer dans la question du beau :
- David Hume, De la règle du goût (dans les Essais esthétiques). Un texte court qui part d’une idée que tout le monde a déjà eue, nos goûts sont ils purement personnels, ou peut on dire qu’une œuvre vaut vraiment mieux qu’une autre ?
- Carole Talon-Hugon, L’esthétique (Que sais je). Un petit panorama clair, pour voir le domaine d’ensemble sans se perdre.
Et si vous préférez regarder plutôt que lire, une chaîne YouTube que j’aime bien : SOS Art.
Pour commencer en douceur : Hume et le relativisme esthétique : des goûts et des couleurs, faut-il vraiment ne pas discuter ?
La politique
- Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire. Un texte de jeunesse fulgurant, pourquoi les peuples obéissent-ils à ceux qui les oppriment ?
- Henry David Thoreau, La désobéissance civile. Quand, et pourquoi, il devient juste de désobéir à une loi injuste.
- Karl Marx, Manifeste du parti communiste. Un texte bref et incendiaire, pour saisir la critique du capitalisme à sa source.
Pour commencer en douceur : Machiavel était-il vraiment machiavélique ? , Tocqueville et si la démocratie mourait dans l’indifférence ?, Rawls et le voile d’ignorance, Hannah Arendt à Jérusalem : la banalité du mal.
Nature et culture
- Simone de Beauvoir, La femme indépendante (extrait du Deuxième Sexe). Où l’on découvre que l’on ne naît pas femme, qu’on le devient, et que la culture pèse plus lourd qu’on ne croit.
- Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois. Le récit de deux ans passés seul en forêt, pour vivre au plus près de l’essentiel.
- Claude Lévi-Strauss, Race et histoire. Un petit livre lumineux contre l’idée qu’il existerait des cultures supérieures à d’autres.
Pour commencer en douceur : Thoreau et la désobéissance civile, Kropotkine : et si la loi de la jungle était l’entraide ?
Le travail et la technique
Sur le travail, deux textes courts et réjouissants :
- Paul Lafargue, Le droit à la paresse. Un pamphlet de 1880, drôle et provocateur, contre le culte du travail.
- Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté. Le même esprit, un plaidoyer malicieux pour travailler moins et vivre mieux.
Plus exigeants, mais marquants :
- Simone Weil, La condition ouvrière. Ce qu’une philosophe a vu et éprouvé en entrant elle-même à l’usine.
- Karl Marx, Manuscrits de 1844. On peut n’en lire que les pages sur le travail aliéné, l’analyse la plus célèbre de ce que le travail peut nous faire perdre.
Sur la technique, deux lectures :
- Platon, Protagoras, le mythe de Prométhée. Quelques pages sur le feu volé aux dieux, c’est à dire sur ce que la technique fait de l’être humain. Et comme c’est un dialogue, c’est aussi une bonne porte vers Platon.
- Stefano Boni, Homo confort. Un essai récent et très accessible, qui demande ce que notre confort, celui qui nous épargne le moindre effort, nous fait vraiment gagner, et perdre.
Pour aller plus loin, et plus ardu, vous pouvez ensuite découvrir Jacques Ellul.
Pour commencer en douceur : Simone Weil à l’usine
La religion
- Blaise Pascal, Pensées, le fragment du pari. Quelques pages célèbres où Pascal demande s’il est raisonnable de parier sur l’existence de Dieu.
- Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion. La religion vue comme une illusion née de nos désirs et de nos peurs.
- Voltaire, Traité sur la tolérance. Contre le fanatisme, un plaidoyer toujours actuel pour la liberté de croire, ou de ne pas croire. Libre de droits.
Plus contemporain et très accessible :
- Frédéric Lenoir, Petit traité d’histoire des religions. Un panorama clair pour situer les grandes traditions avant de les questionner.
Pour commencer en douceur : Le Dieu de Spinoza : Dieu ou la nature, Nietzsche : Dieu est mort !
Porte n°3 : choisir un auteur
Une autre manière de commencer la philosophie consiste à choisir un auteur qui vous attire. C’est une bonne façon de faire, à deux conditions : ne pas commencer par Hegel, et, si Platon vous intéresse, commencer par ses dialogues.
Et si vous voulez lire Spinoza ?
Personnellement, j’aime beaucoup Spinoza, mais il est difficile à lire pour un débutant. L’Éthique a une construction très logique, presque formelle, qui décourage beaucoup de lecteurs dès les premières pages.
Si vous voulez quand même vous lancer, voici mon conseil : commencez par la troisième partie, qui parle des passions. Puis allez à la fin de la quatrième partie : un appendice y résume en quelques chapitres, de manière plus claire, ce que Spinoza a démontré avant.
Pour vous préparer, je vous conseille Spinoza de Robert Misrahi, un ouvrage clair écrit par un spécialiste. Et si la politique vous intéresse, le Traité politique aborde aussi les passions humaines, mais dans leur rapport à la vie en société.
Pour commencer en douceur : Le Dieu de Spinoza : Dieu ou la nature
Passer aux vrais textes : 5 textes courts pour commencer
Quelle que soit la porte choisie, le vrai déclic arrive le jour où l’on lit un philosophe dans le texte. Voici cinq textes courts, écrits dans une langue accessible, par lesquels je vous conseille de commencer.
- Épictète, Manuel. Une suite de courts chapitres qu’on peut lire un par un. Tout part d’une distinction simple : ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas.
- Platon, Apologie de Socrate. Le discours de Socrate devant ses juges, qui vont le condamner à mort. Une quarantaine de pages pour comprendre ce qu’est une vie philosophique.
- Épicure, Lettre à Ménécée. Quelques pages sur le bonheur, le plaisir et la peur de la mort. Sans doute le texte le plus court et le plus dense de cette liste.
- Descartes, Discours de la méthode. Six parties, dont la première raconte la vie intellectuelle de Descartes comme un récit. La quatrième contient le célèbre « Je pense, donc je suis ».
- Sénèque, De la brièveté de la vie. Un petit traité sur le temps qu’on gaspille, qui se lit d’une traite et parle à tout le monde.
Comment les lire ? Lentement, crayon en main. Pour chaque passage, posez-vous trois questions : à quelle question l’auteur répond-il ? Quelle est sa réponse ? Quels arguments donne-t-il ? Et notez les mots qu’il emploie dans un sens particulier : c’est souvent là que se cache la difficulté.
Écouter la philosophie avant de la lire
Si vous manquez de temps pour lire, ou si vous préférez découvrir une idée en l’écoutant, j’ai créé les Petites et grandes histoires de la philosophie. Chaque épisode raconte une scène, un philosophe et une idée : Diogène et Alexandre, Spinoza excommunié, Simone Weil à l’usine, Kant et l’assassin à la porte…
À la fin de chaque histoire, je vous indique quel texte ouvrir pour aller plus loin.
Questions fréquentes
Peut-on apprendre la philosophie seul ?
Oui, et beaucoup de grands lecteurs de philosophie ont commencé ainsi. Mais c’est plus long et plus décourageant : on manque de repères, et personne ne vous dit si vous avez bien compris. Un guide, un parcours ordonné et quelques échanges font gagner des années.
Quel philosophe lire en premier ?
Un auteur qui écrit simplement et parle de la vie : Épictète, Sénèque ou Épicure. Évitez de commencer par Hegel, Kant ou l’Éthique de Spinoza, qui demandent déjà des repères.
Faut-il lire l’histoire de la philosophie dans l’ordre chronologique ?
Ce n’est pas obligatoire. La chronologie aide à comprendre qui répond à qui, mais on peut très bien entrer par un thème ou un auteur, puis remonter le fil.
Est-il trop tard pour commencer la philosophie ?
Non. J’accompagne des adultes de tous âges, y compris des retraités qui n’avaient jamais ouvert un livre de philosophie. L’expérience de la vie est même un atout : beaucoup de questions philosophiques prennent tout leur sens quand on a vécu.
Et maintenant ?
J’espère que ces conseils vous aideront à bien débuter la philosophie. Pour aller plus loin, recevez gratuitement mon guide pour bien commencer la philosophie : les grands courants, les grands débats et mes conseils de lecture, en 35 pages.
